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Genève

Au Plaza de Genève, une enquête au scalpel pour retrouver les couleurs d’origine du mythique cinéma

Rédacteur en chef de immobilier.ch
Published on 13/09/2026

Rares sont les spécialistes de ce domaine pointu. Parmi eux, Fanny Pilet de l’atelier Sinopie. Rencontre à l’occasion de l’investigation menée pour révéler le premier état chromatique de la salle de cinéma inaugurée en 1952 à Genève.

La salle de cinéma du Plaza en 2020, avant le début des rénovations.
La salle de cinéma du Plaza en 2020, avant le début des rénovations. - Michel Giesbrecht
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A en croire les spécialistes, la couleur exercerait une influence sur les activités humaines. Elle serait un facteur d’ambiance fondamental, conditionnant les comportements et la disposition intellectuelle. Plusieurs architectes suisses, à commencer par Jean Tschumi, Le Corbusier ou Marc-Joseph Saugey furent des précurseurs en la matière.

Voilà pourquoi, lorsque la Vaudoise Assurances restaure son siège historique Le Cèdre à Lausanne, elle va rechercher les vraies couleurs d’origine et mandate le laboratoire TSAM de l’EPFL. Idem avec la Fondation Plaza créée en 2019 grâce à la Fondation Wilsdorf pour inventer un nouvel avenir au cinéma Le Plaza, conçu par Marc J. Saugey (1908-1971). Là, c’est l’atelier Sinopie de Vevey qui est contacté. Ce dernier a mené plusieurs campagnes de recherches entre 2020 et 2025.

Code chromatique

Fanny Pilet, fondatrice de l’atelier, résume les principales conclusions de cette enquête de haut vol: «Nos investigations ont révélé pour le premier état connu une différenciation colorée établie entre les zones d’entrée du glacier donnant sur la rue Chantepoulet, le côté commerce peint en bleu et les autres parois du glacier peintes en beige.»

Marc-Joseph Saugey avait établi un code chromatique pour différencier les zones du bâtiment selon leurs usages. Les espaces accessibles au public furent parés principalement dans les tons gris, beige, ocre jaune et rose, tandis que les espaces de service, réservés au personnel, sont colorés plus sobrement en beige.

En ce qui concerne les parois de la salle de cinéma (parterre), trois phases de rénovation successives ont pu être observées grâce au retrait des panneaux de bois d’isolation phonique. Le premier revêtement a été peint à l’huile en ocre rouge pâle, puis se succèdent un surpeint en ocre rouge bordeaux et le rouge actuellement visible. Logiquement, la salle fut parée de peintures aux teintes plus soutenues, avec principalement le bleu outremer au plafond.

Trouver la première couche

«Il y a un travail en amont avant de planter son bistouri», nous confie Fanny Pilet. Avec ses collègues, elle a notamment travaillé pour de nombreuses institutions prestigieuses, allant des grands centres d’art aux églises, du Musée d’art et d’histoire à l’abbaye d’Hauterive, en passant par le Grand Théâtre de Genève ou encore le Palais de l’Athénée à Genève.

«On commence par réaliser de petites entailles pour dénicher l’endroit où il y a le plus de couches, le but étant de déterminer la couche la plus ancienne. Dans le cas du cinéma Le Plaza, nous avons été mandatés pour retrouver et documenter les couleurs mises en place initialement contre les serrureries des vitrines, mais aussi dans la cage d’escalier ou encore sur les murs et les plafonds des locaux du cinéma édifié en 1951», témoigne cette fille de père architecte et de mère professeur d’histoire de l’art.

La tâche n’a pas été simple dans ce cas car non seulement le plafond de la grande salle était difficile d’accès, mais il y avait aussi eu très peu de couches. «Les documents laissés par les architectes parlent très rarement de la colorimétrie, à l’exception des œuvres comme celles du Corbusier», observe Fanny Pilet. Et quand bien même un dossier iconographique existe et comprend des photos, celles-ci sont souvent en noir et blanc. «Heureusement, le rouge ressort néanmoins car il est très foncé. C’est une vraie petite enquête avant d’effectuer les sondages.» Dans le cas du cinéma Le Plaza, la documentation archivistique et les photographies historiques (en noir et blanc) n’ont pas permis de confirmer avec exactitude la mise en couleur initiale.

Des astuces et de la patience

«Dans les couches de peinture, il ne faut pas confondre les finitions de couleur avec les préparations ou antirouilles, lesquels peuvent avoir plusieurs couleurs.» Active depuis trente ans dans le métier, Fanny possède des astuces. Ainsi, par exemple, en grattant dans les grilles d’aération, il y a fréquemment des petits bouts de la couche de peinture d’origine. «Quand je ne trouve pas, je peux y rester des heures», s’amuse-t-elle.

Son outil favori? Le scalpel, avec, de temps en temps, des produits chimiques qui aident à retirer toutes les couches. Selon la texture, on arrive aussi à dater la peinture. «Les solvants servent à supprimer les couches plus récentes. Je les utilise aussi pour effectuer de petits tests pour déterminer les types de peinture.» Pour enlever le crépi, elle utilise certains marteaux. Mais au Plaza, elle n’aura utilisé que le bistouri. «Pour le complexe de la salle de cinéma, il y avait pas mal de photographies des années 1950.»

NCS plutôt que RAL

Pour être la plus précise possible, elle préfère utiliser le nuancier de couleurs NCS (Natural Color System) qui n’en contient pas moins de 1950! Ce dernier a été développé en 1950 par l’Institut de la couleur de Stockholm. A en croire cette spécialiste, le nuancier NCS serait plus précis que le celui de RAL, créé en 1927 par l’Association allemande de l’industrie de la peinture.

Le diable peut cependant se cacher dans les détails: à en croire Fanny Pilet, les teintes retrouvées dans les sondages se sont souvent modifiées avec le temps, les UV et les surpeints. Toute couleur doit être discutée avant le projet final, des modifications doivent souvent être décidées pour qu’elles s’accordent avec l’ensemble, sans trahir sa signification première.