Patrimoine historique

Classement d'une maison de maître à Russin

Une bâtisse russinoise du 16e siècle, jugée exceptionnelle, a été classée fin 2021 au patrimoine par les autorités genevoises. Éclairage lexical à travers un petit pan d’histoire.

Les bâtiments contigus, avec deux tours carrées qui les composent, cernent une spacieuse cour considérée comme étant la plus importante du canton
Les bâtiments contigus, avec deux tours carrées qui les composent, cernent une spacieuse cour considérée comme étant la plus importante du canton - Lionel Flusin
Slideshow

Être propriétaire de ses quatre murs et ne pas pouvoir en faire ce que l’on veut? Oui, c’est possible! Mais seulement si les murs en question ont une grande valeur patrimoniale dont on a demandé soi-même la reconnaissance à l’État. C’était précisément le cas d’une maison de maître à Russin qui fait partie d’un ensemble patricien. Nommé La Grand-Cour, le domaine date probablement du Moyen Âge. Les bâtiments contigus, avec deux tours carrées qui les composent, cernent une spacieuse cour considérée comme étant la plus importante du canton. Malgré l’unité suggérée par l’allure extérieure de ce manoir rural, les lieux, sont en réalité scindés en deux avec des propriétaires distincts depuis un siècle. Si d’autres constructions du domaine avaient fait l’objet d’une décision de protection en 1991, il a fallu attendre 2021 pour que ces habitations rejoignent l’inscription au patrimoine historique du canton à la demande de leurs occupants.

Pourquoi l’ont-ils souhaité? «Bien que contraignante par certains aspects, cette initiative permet en contrepartie aux demandeurs de bénéficier d’un soutien financier sous forme de subventions lorsqu’ils entreprennent des travaux de restauration», note Frédéric Python, responsable du recensement architectural du canton. Et des rénovations, ces bâtiments en ont besoin à en juger par l’état de leur façade. Il faut dire que plusieurs familles, certaines très célèbres à Genève, se sont succédées dans ces lieux chargés d’histoire que l’étude «Russin: La Grand’Cour», signée par Armand Brulhart, retrace. On y apprend qu’il y a eu d’abord les Chapeaurouge, originaires de Strasbourg, dont le chef, Jean, s’est rapidement imposé parmi les familles dirigeantes de la cité épiscopale de Genève et de la république calviniste par la suite. Aux Chapeaurouge succéderont les familles Rilliet, Deonna et Desbaillet. Sans oublier le fameux James Fazy, fondateur du Parti radical genevois, qui désobéira à son père en tournant le dos à son affaire de négoce pour devenir journaliste. Tous ces habitants ont effectué des transformations, parfois très maladroites, dans leur maison que l’on retrouve dans certains documents sous le nom de «château de Russin».

Cette initiative permet de bénéficier de subventions lorsqu'ils entreprennent des travaux de restauration

Frédéric Python, responsable du recensement architectural du canton

Un changement de signification

Il faut dire qu’à l’époque des Chapeau-rouge il était commun de nommer «château» les constructions de ce type. «C’est un terme qui a beaucoup évolué à travers les siècles. À l’origine, l’appellation désignait la maison fortifiée d’un seigneur», explique Frédéric Python. «Dès l’introduction de la poudre à canon, on n’avait plus besoin de fortifications. Et à partir de cette époque, on ne devrait plus parler de château mais de «demeure seigneuriale», où un notable possédant des droits et des terres résidait», poursuit l’historien de l’art. Dès la Révolution française qui abolit les droits seigneuriaux, toutes les personnes n’appartenant pas à la noblesse mais ayant fait fortune se construisaient des grandes maisons. À Genève, on appelait traditionnellement «maison de maître» une bâtisse dont les propriétaires étaient des citadins en possession d’une résidence secondaire à la campagne avec à proximité des dépendances agricoles. «De nos jours, ce terme de «maison de maître» a de nouveau changé d’usage et certains professionnels de l’immobilier l’emploient, à tort, pour désigner une maison au volume plus ou moins important avec un demi-carré de terre», sourit Frédéric Python. Bien que le sens des mots ait fortement varié d’une époque à l’autre, l’atmosphère de certains lieux garde un caractère rural, médiéval, qui témoigne encore du passé et du visage architectural si caractéristique de Genève, que les autorités tentent de préserver. Aujourd’hui célèbre, surtout pour sa belle «Fête des Vendanges», sa trentaine de cépages d’où sont issus plus de cent vins, Russin demeure une petite commune d’un peu plus de 500 habitants. 97% de ses 467 hectares sont toujours constitués de zones agricoles, boisées et forestières qui, nichées à une altitude de 422 mètres, font face aux communes voisines de Satigny et Dardagny. Et au milieu, coule l’Allondon, où certains aventuriers célèbrent le passé en y recherchant de l’or, à l’instar de leurs aïeuls...