En toute discrétion, les abris antiatomiques continuent d’essaimer
Que les groupes de rock et autres amateurs de trains miniatures se réjouissent: la pénurie d’abris antiatomiques, où ils ont pris l’habitude de s’installer, n’est pas pour demain. L’augmentation de la population implique, en effet, de fournir des places à chaque habitant. La situation géopolitique actuelle ne va évidemment pas remettre en question cette politique.

La chute du mur de Berlin en 1989 laissait présager des lendemains heureux dans une «fin de l’histoire» démocratique et apaisée. Dans ce contexte, les abris antiatomiques, imaginés quelques années plus tôt pour protéger la population en cas de conflit et, plus précisément, de danger nucléaire, semblaient n’avoir plus d’utilité et ont été mis à disposition, notamment, de musiciens et d’amateurs de modélisme. On pensait même que leur construction n’était plus imposée. Erreur.
Dans les faits, la Loi fédérale du 4 octobre 1963 sur les constructions de protection civile, qui a instauré l’obligation de créer des abris dans les communes de plus de 1000 habitants, avant que les critères ne soient élargis, n’a jamais été abrogée. Par contre, un assouplissement a été apporté en 2012. «Le Parlement fédéral a maintenu le principe selon lequel chaque habitante et habitant doit disposer d’une place protégée, mais a réduit l’obligation concrète de construire des abris privés.
Avant cette réforme, des abris devaient être réalisés dès 8 pièces. Depuis 2012, ils ne sont en principe exigés que pour les bâtiments ou complexes d’habitation comptant au moins 38 pièces», explique le Service de la sécurité civile et militaire du canton de Vaud. Qui ajoute: «Pour autant que la région ne dispose pas déjà d’un nombre suffisant de places. » De fait, la gestion des places en abris est une affaire cantonale. Cette vision élargie permet un équilibrage entre régions excédentaires et déficitaires.
Construire ou payer
Il faut donc aux constructeurs connaître les statistiques et agir en fonction. A Saint-Cergue, l’entreprise Novaco, qui construit actuellement un complexe de 11 appartements au centre du village, a prévu dans les sous-sols de tels abris. Novaco aurait pu, selon une disposition légale, ne pas le faire et verser une contribution de CHF 1400.- par place. Seulement, il aurait fallu pour cela que la commune de Saint-Cergue dispose d’un nombre de places suffisant pour sa population.
«Le dernier abri communal construit date de 1991, au Centre du Vallon. Les privés ont toujours dû et doivent encore assumer cette responsabilité», détaille Paul Ménard, syndic de Saint-Cergue. Pour le constructeur, évidemment, et quand bien même l’utilité de telles infrastructures n’est pas remise en question, les contraintes sont réelles: «Il s’agit évidemment d’un surcoût quand on songe à l’utilisation qui en est faite la plupart du temps, à savoir utiliser ces abris comme des caves. Les standards sont imposants, notamment avec l’épaisseur des murs, et il faut acheter tous les équipements nécessaires en cas de crise», explique Vitor Dias, directeur général de Novaco.
Mesures élargies
D’autant que, depuis le 1er janvier 2026, la Confédération a élargi le périmètre d’intervention. Désormais, l’obligation de construire un abri ou de verser une contribution de remplacement ne concerne plus seulement les nouvelles constructions. Elle peut aussi s’appliquer aux agrandissements, surélévations, transformations et changements d’affectation, lorsqu’ils créent de nouvelles surfaces habitables ou, pour les hôpitaux et EMS, de nouveaux lits de patients.
«Autrement dit, si un projet crée de nouveaux logements ou augmente la capacité d’accueil d’un bâtiment, il peut générer un besoin supplémentaire en places protégées. Ce besoin doit alors être couvert soit par la construction de places protégées, soit par une contribution de remplacement», détaille encore le Service de la sécurité civile et militaire du canton de Vaud. Qui rajoute: «La révision permet également aux cantons d’imposer la construction d’un abri dans des bâtiments de moins de 38 pièces lorsque la commune ou la zone concernée présente un déficit de places protégées. »
En somme, les abris antiatomiques continueront de pousser dans les sous-sols des logements. Et les groupes de rock et amateurs de petits trains pourront continuer d’en prendre possession.
Bunker Swiss, l’entreprise qui vend des abris
Dans les bureaux de l’entreprise Bunker Swiss, le téléphone ne cesse de sonner. A l’autre bout du fil, des habitants désireux d’installer des bunkers dans leur propriété. Ça tombe bien: l’entreprise commercialise une formule en kit, relativement simple à installer. Malheureusement, elle les vend uniquement en France, en Allemagne ou en Italie, où la législation le permet. En Suisse, impossible d’avoir un abri sans qu’il ne soit construit de manière traditionnelle, et soumis à la mise à l’enquête. Ce que fait aussi l’entreprise basée à Vevey. De même assure-t-elle les révisions d’abris privés. Une hausse de la demande?
«Oui, on peut le dire. Les événements géopolitiques poussent les gens à nous solliciter, souvent sur des coups de tête, sans qu’ils aillent au bout de leur démarche. Par contre, nous avons des demandes plus posées de personnes qui, depuis le Covid, ou par crainte de soucis climatiques ou de troubles sociaux, souhaitent avoir une solution de repli», détaille Bastien Henri, responsable à Bunker Swiss. Attention cependant si vous passez par la mise à l’enquête: il se pourrait que votre commune vous impose de devoir abriter… vos voisins.
