REM Millennium 2022

L’immobilier et l’enjeu des ressources

Journaliste et rédactrice en chef adjointe chez immobilier.ch
Published on 12/09/2022

Humaines, énergétiques ou matérielles, le secteur du bâtiment subit de plein fouet la pénurie des ressources. Plusieurs experts ont fait le point sur les freins et les solutions qui existent aujourd’hui.

Les spécialistes romands ont débattu lors du Real Estate Meeting (REM) Millennium, à Crissier, au début du mois.
Les spécialistes romands ont débattu lors du Real Estate Meeting (REM) Millennium, à Crissier, au début du mois. - DR
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La pénurie. Le problème est bien connu de tous, depuis longtemps, mais ses effets se font d’autant plus ressentir ces derniers mois dans le milieu de l’immobilier. Elle concerne la main-d’œuvre, la production d’énergie et les matériaux, un triplé gagnant faisant monter la pression chez les décideurs de la branche qui se sont réunis au début du mois, lors du Real Estate Meeting (REM) Millennium, à Crissier (VD), pour en discuter. L’occasion pour une poignée de spécialistes romands de débattre publiquement des opportunités et des limites liées à la gestion de ces ressources indispensables.

De multiples pistes d’action

La bonne nouvelle, a rappelé Claire Gabarrou, responsable de produit pour le fournisseur Romande Energie, c’est que des solutions existent pour dépasser ces difficultés, seulement elles peinent à décoller. «Face à l’énergie qui vient à manquer et dont les prix explosent, réduisons les besoins de nos bâtiments en les isolant énergétiquement. Utilisons les technologies à disposition tout en décarbonant les principaux usages (chauffage et mobilité). Enfin, produisons localement cette énergie», précise-t-elle.

La future tour Malley Phare, à Prilly (VD), se veut exemplaire en matière d’optimisation des ressources.diaporama
La future tour Malley Phare, à Prilly (VD), se veut exemplaire en matière d’optimisation des ressources. - Copyright (c) DR

Plus concrètement, pour Régis Cornaz, directeur commercial chez Steiner, tout l’enjeu pour le secteur se situerait dans le fait d’accroître le taux de rénovation du parc immobilier, encore anecdotique, plutôt que de s’efforcer de passer à tout prix au réemploi. Il serait également judicieux, selon lui, d’avoir une réflexion concernant la réaffectation des zones vides, notamment celles des bureaux. Autrement, dans les pistes à développer, lorsque la construction à neuf est inévitable, celui-ci préconise le bois, afin de pallier le manque croissant de matières premières: «En tant que maître d’ouvrage, nous devons être force de propositions, trouver de nouvelles filières. Malheureusement, pendant des années la construction bois n’intéressait personne. On ne l’a pas mis plus tôt au même niveau que les autres matériaux. Or, j’espère qu’il n’est pas trop tard.»

Pourquoi un tel retard?

N’ayant rien de révolutionnaire, ces solutions font face à des freins qui les dépassent, d’où le peu de résultats observables aujourd’hui. Pour expliquer ce retard dans la mise en marche de solutions, Claire Gabarrou énonce avant tout une question de prise de conscience dans les milieux de l’immobilier: «Typiquement, isoler un immeuble a un coût. Jusqu’à présent l’énergie était abondante et peu chère, alors l’intérêt de l’isolation ne paraissait pas évident auparavant.» L’équation complexe des propriétaires qui endossent les factures alors que ce sont les locataires qui bénéficient des économies est également problématique à ses yeux et «l’exploration de nouveaux modèles tels que le contracting thermique doit faire son bout de chemin dorénavant», assure l’experte.

L’industrie de la construction a toujours fait preuve d’inertie en matière d’innovation

Autre frein unanimement reconnu, celui administratif. La spécialiste de Romande Energie résume: «Lorsque l’on mène des projets de rénovation ou autre, le nombre de procédures et d’interlocuteurs est tel que l’on doit s’accrocher pour aller au bout. Nous-mêmes, il nous aura fallu dix ans pour sortir de terre une petite centrale électrique, ce n’est plus possible.» De son côté, Corentin Fiver, professeur en architecture et conception des structures à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), relève quant à lui que d’un point de vue historique, l’industrie de la construction a toujours fait preuve d’une inertie en matière d’innovation. «Il y a une peur du changement, de l’inconnu, du réemploi par exemple. Pourtant, étant donné que le contexte économique est plutôt serein, c’est le moment ou jamais de prendre ce type de risque. C’est un choix, soit on subit, soit on part vers l’inconnu», insiste-t-il.

Un manque cruel d’ouvriers

En réalité, le vrai fond du problème ne se situerait pas dans les mécanismes et outils à adopter mais bel et bien dans la mise en œuvre de ces diverses solutions, et ce, via l’humain. «Certes, pour déclencher ces changements, des métiers et des formations sont créés, mais nous manquons surtout de personnes sur les toits en finalité. Isoler, rénover, réemployer, demande certaines compétences et il faudrait rendre ces métiers plus attractifs aux yeux des jeunes», poursuit Claire Gabarrou. Plus qu’une relève, pour le professeur Corentin Fiver, il s’agirait davantage «de proposer des formations continues pour ne pas attendre la nouvelle génération d’étudiants mais agir dès maintenant, tout au long des carrières, afin que les décideurs soient eux aussi acteurs à part entière de cette nouvelle stratégie durable».

Le cas de Malley Phare

Utilisation de bois pour la structure, façades actives en photovoltaïque et mixité des publics cibles: la future tour Malley Phare, à Prilly (VD), se veut exemplaire au vu des défis actuels. Pour arriver à ce résultat, les concepteurs ont proposé une démarche innovante: mener au départ du projet une étude socio-spatiale poussée. «Cela nous a permis d’affiner le programme de A à Z en répondant aux besoins du futur», décrit Hannes Ehrensperger, architecte associé chez CCHE Lausanne. Livrée au printemps 2024, cette construction atypique aura donc une longueur d’avance en ayant d’ores et déjà anticipé cette gestion responsable des ressources.