La villa Mon-Repos et la longue histoire d’une modernité lausannoise
A Lausanne, la villa Mon-Repos cache derrière son apparente sagesse une histoire faite d’innovations, de transformations et de vies successives. Ouvert au public lors des Journées européennes du patrimoine, ce lieu familier continue de fasciner.

Dans le parc qui l’entoure, au centre de la capitale vaudoise, elle est presque une vieille connaissance. On passe devant en courant, on promène un enfant sous les arbres, non loin de ses murs. On aperçoit sa façade derrière les feuillages. Beaucoup la côtoient depuis toujours sans en avoir jamais franchi le seuil. Propriété de la Ville, la villa Mon-Repos appartient si intimement au paysage qu’elle pourrait finir par se faire oublier.
«Je pense que de nombreux Lausannois et de nombreuses Lausannoises ont joué dans ce parc lorsqu’ils étaient enfants. Ils et elles sont attachés à cette maison et l’ont vue toute leur vie, mais sans nécessairement connaître toute son histoire», observe Gilles Prod’hom, historien de l’art et chargé de cours en histoire de l’architecture et du patrimoine à l’Université de Lausanne (Unil).
Les Journées européennes du patrimoine des 12 et 13 septembre offrent justement l’occasion d’en découvrir les intérieurs. Les visites proposées ont suscité un vif intérêt et se sont remplies très rapidement. Derrière l’allure tranquille de cette grande demeure se déploient plusieurs siècles de métamorphoses.
Lorsque le financier veveysan Vincent Perdonnet acquiert le domaine en 1817, il pourrait tout reconstruire. Il en a les moyens. Il choisit pourtant de conserver la maison existante et de la transformer profondément. Des architectes parisiens interviennent, notamment Achille Leclère, formé auprès de Charles Percier. L’architecte lausannois Henri Perregaux participe à la mise en œuvre locale, tandis que le Tessinois Luigi Bagutti travaille sur les aménagements intérieurs et les décors. La France et la Suisse se rencontrent ainsi dans un bâtiment qui, vu du parc, reste discret. «De l’extérieur, la maison n’est pas spectaculaire. Elle conserve quelque chose de relativement traditionnel. C’est véritablement à l’intérieur que va se jouer la modernité du lieu», souligne Gilles Prod’hom.
Tout pour le confort
Mon-Repos devient en effet, au cours des années 1820, une sorte de laboratoire de l’habitat confortable. Des calorifères installés dans les parties basses diffusent de l’air chaud dans les pièces. Des toilettes dites «à l’anglaise» sont équipées d’une chasse d’eau et associées à un dispositif de ventilation. La villa possède également des salles de bains, exceptionnelles pour l’époque, et des dispositifs permettant de chauffer l’eau à proximité. L’éclairage lui-même fait l’objet d’une attention particulière, avec des lampes et des réflecteurs destinés à mieux orienter la lumière. La sécurité n’est pas oubliée. Un réservoir installé sous le toit est relié à un réseau destiné à acheminer de l’eau en cas d’incendie. Des porte-voix, dont une trace matérielle subsiste encore dans les boiseries du troisième étage, permettent de communiquer entre les niveaux de la maison.
Ces dispositifs ne racontent pas seulement le goût du propriétaire pour les nouveautés. Ils témoignent d’un changement plus profond: au début du XIXe siècle, la maison s’organise de plus en plus autour des besoins de ceux et celles qui l’habitent. Vincent Perdonnet s’implique dans chaque détail. Des plans portent ses annotations: il demande le déplacement d’un élément ou l’ajout d’un escalier de service et donne ses instructions aux architectes comme au dessinateur des jardins. La modernité de Mon-Repos tient ainsi moins à une invention spectaculaire qu’à la cohérence d’un ensemble dans lequel architecture, décor, techniques, usages et paysage sont pensés conjointement. Deux siècles plus tard, l’enjeu s’est déplacé. Il ne s’agit plus d’introduire les équipements les plus neufs dans une demeure privée, mais d’adapter un bien culturel d’importance nationale aux exigences contemporaines sans effacer sa singularité.
Réparer sans effacer
Des travaux de rénovation avancent par étapes. La première phase, achevée en 2025, a notamment porté sur le renforcement structurel et sur la restauration de l’étage d’apparat. Certains planchers s’étaient fortement déformés. Pour atteindre leur structure sans endommager les plafonds peints situés en dessous, les parquets historiques ont été relevés avec précaution, dessinés, numérotés puis déposés. Les solives d’origine ont été conservées et renforcées avec du bois avant que les planchers ne soient recomposés. «Le grand enjeu consistait donc à intervenir au cœur même du bâtiment tout en maintenant en place et en protégeant les témoins historiques de la villa: les boiseries, les décors peints et, plus généralement, l’ensemble de sa substance patrimoniale», explique Yann Oger, architecte EPFL SIA, responsable de la première phase de rénovation.
En ouvrant les planchers, le chantier a aussi fait parler la maison. «Un message manuscrit datant de 1826, laissé par le menuisier qui avait réalisé le parquet, a été retrouvé au dos d’une lame de bois», indique Natacha Litzistorf, conseillère municipale de la Ville de Lausanne, en charge de la Direction du logement, de l’environnement et de l’architecture (LEA). Cachés pendant près de deux siècles, quelques mots d’artisan réapparaissent au moment même où d’autres mains travaillent à leur tour sur le bâtiment.
Le soin apporté aux ouvrages anciens ne sert pas seulement la mémoire des lieux. Il peut aussi améliorer le confort de ceux et celles qui les occupent aujourd’hui. «Nous avons restauré la première partie des fenêtres en les conservant et en retravaillant leurs boiseries afin de pouvoir y intégrer des verres thermiques», explique Yann Oger.
Moderniser ne signifie toutefois pas retrouver les usages de 1830: le domicile privé est devenu bâtiment de travail et de réception, appartenant à la Ville depuis 1910. La prochaine phase de travaux portera sur l’assainissement de l’enveloppe et la mise aux normes incendie. «Le chantier devrait démarrer au printemps 2028 et s’achever fin 2029», précise Natacha Litzistorf. Mon-Repos n’est pas destinée à devenir un décor figé. La villa a déjà traversé bien des changements d’utilisation et d’occupants. Au XVIIIe siècle, un théâtre aménagé dans le domaine accueillit des représentations en présence de Voltaire. Au XXe siècle, la propriété hébergea le Comité international olympique et Pierre de Coubertin, logé au troisième étage, tout en acquérant des fonctions municipales de représentation.
Le caractère domestique de la maison s’est largement effacé. La modernité de 2030 ne sera pas celle de 1830. Mon-Repos est devenue un morceau de ville, à la fois lieu vivant et souvenir partagé.
