L'abbaye de Saint-Gall, 1200 ans d'histoire architecturale
Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983, l’abbaye de Saint-Gall abrite l’une des plus anciennes bibliothèques monastiques du monde. Véritable chef-d’oeuvre baroque, celle-ci conserve quelque 160 000 ouvrages, dont le plus ancien dessin architectural sur parchemin jamais retrouvé.

Certains lieux laissent une empreinte profonde. L’abbaye de Saint-Gall, joyau du patrimoine européen, est de ceux-là. Les visiteurs qui la quittent semblent ralentir le pas, comme s’ils émergeaient d’un rêve. Fondée au VIIIe siècle autour de l’ermitage du moine irlandais Gall, cette abbaye bénédictine a connu un rayonnement exceptionnel jusqu’à sa sécularisation en 1805. Elle fut l’un des centres spirituels et intellectuels les plus influents d’Europe durant tout le Moyen Âge, notamment grâce à son scriptorium, un centre de copie, d’écriture et d’enluminure d’une importance capitale dans le monde médiéval.

Le complexe architectural tel qu’il se présente aujourd’hui est le fruit de grandes campagnes de construction menées au XVIIIe siècle. L’ensemble s’organise autour de la vaste place du couvent. À l’ouest s’élève l’ancienne église abbatiale –aujourd’hui cathédrale de Saint-Gall– flanquée de ses deux tours emblématiques. Elle est prolongée par l’ancien cloître, dont les ailes abritent désormais la célèbre bibliothèque abbatiale. À l’est, la «Neue Pfalz» (ou Nouveau Palais) héberge aujourd’hui les autorités cantonales. Le côté nord est, quant à lui, bordé de bâtiments du XIXe siècle: l’ancien arsenal, la chapelle des Enfants et des Anges gardiens, ainsi que l’ancienne école catholique.
Un phare culturel
Modèle accompli de monastère carolingien, l’abbaye de Saint-Gall témoigne de plus de 1200 ans d’histoire monastique. Elle incarne à elle seule l’évolution de l’architecture religieuse en Europe, du Haut Moyen Âge jusqu’à l’historicisme du XIXe siècle, en passant par le baroque triomphant. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983, elle forme un ensemble d’une rare cohérence, à la fois spirituel, culturel et artistique.

Sa bibliothèque, coeur battant du monastère, est l’une des plus anciennes et des plus somptueuses du monde occidental. La salle actuelle a été édifiée entre 1758 et 1767 sous la direction de Peter Thumb, architecte originaire du Bregenzerwald, en Autriche. Elle se distingue par un décor d’une richesse éblouissante, caractéristique de l’art baroque, qui se plaît aux contrastes, à l’opulence des matières, aux jeux de lumière et à l’exubérance ornementale. Boiseries finement sculptées, fresques foisonnantes et détails rococo émerveillent les visiteurs. Véritable joyau de l’art baroque, elle accueille les visiteurs par une porte sculptée en 1781 par Franz Anton Dirr, surmontée d’une inscription en grec ancien: PSYCHES IATREION, que l’on peut traduire par «remède pour l’âme». Ce sanctuaire du savoir conserve près de 160'000 ouvrages, dont environ 2100 manuscrits copiés entre le VIIIe et le XVe siècle, 1650 incunables (ouvrages imprimés avant 1500), ainsi que de nombreux codex et documents anciens. Plus de 400 manuscrits sont âgés de plus de mille ans. Parmi ses trésors figure le plus ancien dessin architectural sur parchemin jamais découvert. Un autre bien précieux est le plan du couvent de l’époque carolingienne, le seul manuscrit de cette époque au monde à avoir été conservé dans son état originel, et qui illustre le principe d’organisation monastique de l’ordre bénédictin.
Une protection juridique solide
L’abbaye de Saint-Gall bénéficie d’un système de protection juridique particulièrement complet, à l’échelle fédérale, cantonale et communale. Au niveau fédéral, une servitude inscrite au registre foncier garantit la préservation du site, toute modification étant soumise à l’autorisation des autorités compétentes de la Confédération. Le canton de Saint-Gall, par sa loi sur la construction de 1972, classe les différents éléments de l’abbaye parmi les monuments dont la conservation est d’intérêt public. Du côté communal, l’ordonnance sur la construction de la ville de Saint-Gall, en vigueur depuis 2000 et révisée en 2005, interdit la démolition de tout élément du site, impose la protection de la substance historique et veille au maintien du caractère architectural d’ensemble. Les découvertes archéologiques, quant à elles, sont également strictement encadrées: sans autorisation des autorités cantonales responsables, il est interdit de détruire ou d’exporter tout objet archéologique découvert sur le site.

Un défi climatique grandissant
Si les lois protègent efficacement le patrimoine de Saint-Gall, elles ne suffisent toutefois pas à le prémunir contre un adversaire plus insidieux: le réchauffement climatique, qui commence à affecter directement la conservation des collections de l’abbaye. Comme l’explique Cornel Dora, directeur de la bibliothèque, la salle abritant les plus précieux manuscrits médiévaux devient trop chaude. Si des solutions techniques –aération renforcée, nouvelles fenêtres– sont envisagées, elles restent insuffisantes. L’une des pistes étudiées consiste à végétaliser la Gallusplatz, aujourd’hui entièrement pavée, en y plantant des arbres. Mais cette solution naturelle et durable se heurte à une autre contrainte: la préservation du sous-sol archéologique, que les racines des grands feuillus pourraient endommager. À Saint-Gall, comme ailleurs, la préservation du passé se heurte aux défis du futur…
