Maison de la Tourbière

Les hauts marais, terres toujours menacées

Published on 05/04/2022

Les hauts marais, aussi appelés tourbières, couvrent 1524 ha en Suisse. C’est l’écosystème le plus rare. Malgré sa mise sous protection de la Confédération depuis 1987, après l’acceptation d’une initiative populaire, les dernières tourbières demeurent fragiles. Aux Ponts-de-Martel, dans le canton de Neuchâtel, un projet ambitieux vise à mieux sensibiliser le public à cet écosystème d’importance nationale tout en œuvrant à sa conservation.

La future Maison de la Tourbière.
La future Maison de la Tourbière. - J.-B. Vuillème
Slideshow

Les initiateurs de cette Maison de la Tourbière ne partent pas de rien. Un sentier didactique existe depuis 1998 aux Ponts-de-Martel. Il conduit les promeneurs au cœur du Marais rouge, entre landes et bouleaux. Quelque 5000 à 7000 visiteurs par an, surtout des habitants de la région, pénètrent ainsi dans cette petite toundra dépaysante au cœur d’une vallée jurassienne. D’une longueur de 2 km, il sera réaménagé de manière à permettre l’accès aux personnes à mobilité réduite. L’itinéraire connaîtra quelques modifications et la partie didactique sera enrichie. Restaurée par des élèves en conservation de la Haute Ecole Arc, une malaxeuse utilisée entre 1892 et 1957 pour extraire de la tourbe, vivra une seconde vie.

Ce sentier aura un nouveau point de départ, à quelque 300 mètres de l’Hôtel du Cerf, non loin de la gare. Au cœur du projet, ce bâtiment, datant de 1905, a été acquis en 2014 par la Société coopérative de l’Hôtel du Cerf, forte de 160 coopérateurs, dans le but d’en faire une Maison de la Tourbière. En tout, ce projet mobilise 8 millions de francs, achat de l’hôtel y compris. Les fonds proviennent de dons et de prêts, et, pour 4 millions, de subventions.

Actuellement vide, en attente d’importants travaux, cet hôtel-restaurant, l’un des derniers du village, a fermé ses portes en janvier de cette année. Le projet lui-même est porté par la Fondation du Musée de la Tourbière, présidée par l’ancien conseiller national Jacques-André Maire. « La Maison de la Tourbière aura une double vocation, explique cet enfant des Ponts-Martel, muséale d’une part avec la création d’un centre d’interprétation, et d’autre part de formation continue avec un centre de compétence. » Le café-restaurant sera rendu au public, avec une vocation touristique nouvelle et comprenant une halle d’accueil, un restaurant, sept chambres d’hôtel et deux dortoirs.

Les hauts marais, aussi appelés tourbières, couvrent 1524 ha en Suisse.diaporama
Les hauts marais, aussi appelés tourbières, couvrent 1524 ha en Suisse. - Copyright (c) J.-B. Vuillème

Muséographie de pointe

Complémentaire au sentier didactique, le centre d’interprétation proposera une muséographie riche et interactive. Œuvre de l’ethnologue et muséologue Olivier Schinz et du scénographe Sébastien Guenot, elle s’articulera en deux pôles ; exploiter la tourbe retracera, principalement par des images, des films et des archives, l’histoire industrielle de l’exploitation des tourbières dès 1713, devenue industrielle au fil du temps, particulièrement durant les Première et Deuxième Guerres mondiales où la tourbe était exploitée comme combustible pour remplacer le charbon, puis pour l’horticulture à partir des années 70 et ce jusqu’au milieu des années 90 ; comprendre les tourbières s’attachera à faire mieux découvrir et sentir au visiteur le fonctionnement et l’écologie des tourbières, surtout au moyen de mini dioramas réalistes.

Ces deux approches, historique et naturelle, présentées sur les côtés de l’espace, se retrouvent autour de la table centrale constituant le 3e pôle intitulé cohabitation. Au cœur de cette table, se déploie une majestueuse maquette de la vallée de La Sagne. En lien direct avec un écran circulaire aérien, qui montre des lieux au sein des tourbières, elle permet de relier ces deux approches, parfois antagonistes, mais avec un fort potentiel de cohabitation.

Formation indispensable

Le centre de compétence, lui, devrait consacrer La Maison de la Tourbière en pivot national en matière de conservation et de régénération des tourbières et des marais. Il offrira un programme de formation continue destiné à des professionnels et des étudiants, notamment les techniques pour assurer la restauration et la valorisation de ces biotopes. Il en va, ni plus ni moins, de la survie de l’habitat naturel le plus rare en Suisse abritant une faune et une flore très spécifique, qui ne se trouve nulle part ailleurs, telles que diverses espèces de libellules, papillons, araignées et coléoptères, ou encore la grenouille rousse, le lézard vivipare ou la vipère péliade.

Il faut savoir que seule une dizaine de personnes disposent actuellement des connaissances requises pour entretenir et revitaliser les tourbières, d’où l’importance de la transmission des connaissances. Mais, vous demanderez-vous, cela ne suffit-il pas d’avoir interdit leur exploitation ? Non, car un drainage intense compromet encore leur existence. Les sols tourbeux perdent un centimètre d’épaisseur par année, selon une toute récente étude d’impact sur l’environnement, menée durant trois ans à la demande du Syndicat d’améliorations foncières du site marécageux de la Vallée de La Brévine. A ce rythme, les derniers sols tourbeux de Suisse auront disparu en 60 ans. Sans eau, pas de tourbière, donc une tourbière drainée n’en est plus une, ou alors plus pour très longtemps. Une tourbière où l’eau est à nouveau retenue est une tourbière en revitalisation. Il y a aussi un intérêt écologique à revitaliser les tourbières ; elles redeviennent alors capables de capturer plus de CO2 qu’elles n’en rejettent, contribuant de manière non négligeable à la régulation du climat.

Une vue partielle et virtuelle du futur centre d'interprétation.diaporama
Une vue partielle et virtuelle du futur centre d'interprétation. - Copyright (c) Sébastien Guenot

Le projet a pris quelque retard du fait d’une opposition et de la pandémie. Mais les travaux vont maintenant aller bon train. « Le réaménagement du sentier va être entrepris dans le courant du mois de juin et nous venons de lancer la phase de recherche pour l’exploitation du restaurant, » se réjouit Jean-Daniel Rothen, président de la coopérative. L’engagement d’un délégué culturel et scientifique est également prévu. Si tout se passe normalement, la Maison de la Tourbière devrait être inaugurée d’ici l’automne 2023.