Chronique chez soi

Peut-on vivre sans table?

Drôle de question n’est-ce pas? Plus profonde qu’elle n’en a l’air. Que dit de nous ce meuble? C’est le moment de se mettre à table.

La table est le centre névralgique de la maison. L’endroit où tout se passe.
La table est le centre névralgique de la maison. L’endroit où tout se passe. - DR
Slideshow

J’ai une sœur qui vit le plus loin possible de l’endroit où je me trouve: à Hawaii au milieu du Pacifique, à 12’500 kilomètres de Genève et 12 heures de décalage horaire. Evidemment, pour un week-end c’est un peu loin, et on se voit peu. Cet été, elle est venue en Europe, nous ne nous étions pas vues depuis trois ans. Elle m’explique qu’elle transforme son appartement, et que désormais, comme elle vit seule dedans, elle l’aménage comme ça lui plait. J’ai évidemment dit «cool, fonce, go, c’est génial, fais-toi plaisir», tout ça.

Centre névralgique

C’est alors qu’elle prononce la phrase suivante: «J’ai enlevé la table.» Je dis «pardon»? Et elle répète «oui, j’ai enlevé la table». Je remanifeste mon incompréhension: «Mais la table euh... la table? Le truc en bois avec quatre pieds et sur lequel on mange?» Eh bien oui, elle a enlevé la table. Elle m’aurait annoncé un divorce, un licenciement, un souci de santé, ou qu’elle est enceinte à 52 ans, cela ne m’aurait pas plus choquée. Je plaisante, mais à peine.

Ma table est très imparfaite, elle a eu des vies avant moi, car j’en suis tombée amoureuse à la brocante

On parle de la table, bordel. Le centre névralgique de la maison. L’endroit où tout se passe. Moi c’est la dernière chose que j’enlèverais. Non, il y a le lit d’abord, je crois. Les deux lieux où je me sens le plus en sécurité au monde, c’est mon lit, et à ma table. Qui sert à manger, travailler, lire, discuter, prendre des décisions importantes, s’engueuler, faire des câlins parfois (plus maintenant c’est dangereux, il y a un pied instable). Bref, la vie quoi.

Suite du dialogue avec ma little sister: «Et du coup, où tu manges?» «Sur le bar de la cuisine, c’est près du frigo ça va très bien.» Wow! C’est toujours rigolo de voir, au-delà des kilomètres, à quoi tiennent les différences culturelles et à quel point elles impactent nos vies dans ce qu’il y a de plus quotidien. Par rapport aux repas, il y a en gros deux équipes. La team qui considère que la nourriture est du fioul que l’on met dans son corps pour générer de l’énergie, et qu’il n’y pas de quoi en faire un tout un plat, on mange et on peut passer à autre chose. Très anglo-saxon. Et il y a la team tralala, qui fait de chaque repas une fête, pour qui la bouffe c’est sacré, qui aime la vraie vaisselle qui cliquette, qui mange aussi avec les yeux, et pour qui le moment passé à table est indissociable de la vie sociale et familiale. Très français ou latin. Elevées par les mêmes parents, nous sommes étonnamment chacune dans une équipe différente.

L’histoire de notre civilisation aurait-elle été identique sans la table de la Sainte Cène? Sans les Egyptiens qui ont inventé les premières tables? Au Moyen-Age, on a pris l’habitude de poser une planche sur des tréteaux pour le repas. C’est pour cela que nous disons encore aujourd’hui «dresser la table». Et les chevaliers se réunissent où, mmmh? Autour de la Table ronde pardi! On dit bien «A table!» et non pas «A manger!» ou «Au repas!» On définit aussi la qualité d’un restaurant en disant «une bonne table» et pas «un bon cuisinier» ou «une bonne nourriture». C’est une figure de style qui s’appelle la métonymie (merci chères études de lettres) et qui montre l’importance de ce meuble dans notre imaginaire collectif.

Et puis regardez, quand il y a des problèmes dans le monde, et malheureusement ce n’est pas ça qui manque, qu’est-ce qu’on fait pour essayer d’éviter de se taper dessus? On s’assied à la table des négociations. Bon je vous l’accorde, ça ne marche pas toujours. Parfois il faut en passer par des dessous de table, haha.

Une partie de la famille

Ma table à moi est très imparfaite, elle a eu des vies avant moi, car j’en suis tombée amoureuse à la brocante du Centre social protestant, à une époque où je n’avais pas d’amoureux justement. Ça fait un peu la fille désespérée qui se rabat sur un meuble mais bon, il faut tout assumer dans la vie. Et après tout, dans une période instable, on cherche du stable et dans le mot stable, il y a... table. Donc, ma table a des taches de gras et de sauce, des traces des devoirs des enfants, je crois même qu’il y a un peu de sang d’un des nombreux doigts coupés en préparant la bouffe, elle est parfois remplie de chenit, de factures, des câbles d’ordinateur de l’amoureux qui est arrivé après elle. Mais souvent, elle est sur son 31, très jolie, bling bling, pleine de petits anges et de bougies, elle s’agrandit et peut recevoir jusqu’à dix personnes. Elle fait partie de la famille.

Mais comment peut-on faire table rase de la table? Je reviens à charge auprès de ma sœur. «Et à la place où il y avait la table il y a quoi maintenant?» «Rien pour le moment, on verra. J’hésite à mettre une table de ping-pong mais je crois que c’est trop petit.» Bon allez, au moins ce sera toujours une table.