Article written for
le-temps-logo
Technologies

Quel avenir pour les centres de données en Suisse?

Rédacteur en chef de immobilier.ch
Published on 14/07/2026

En Suisse, l’industrie des centres de données est en train de changer de dimension. Longtemps perçus comme des infrastructures techniques de second plan, les data centers s’imposent désormais comme un actif stratégique au croisement de la souveraineté numérique, de la compétitivité économique et de la transition énergétique.

La Suisse compte aujourd’hui environ 120 centres de données
La Suisse compte aujourd’hui environ 120 centres de données - Freepik
Slideshow

La Suisse compte aujourd’hui environ 120 centres de données, selon la manière dont ceux-ci se définissent, et leur nombre devrait doubler d’ici dix ans. Pour y parvenir et faire face aux besoins de l’ensemble des secteurs à l’heure du développement exponentiel de l’intelligence artificielle, voici les cinq principaux défis, tels qu’ils sont récemment ressortis lors d’un événement organisé récemment au campus The Hive à Meyrin par HIAG et la Swiss Data Center Association (SDCA).

Le premier défi est celui de la souveraineté numérique. Le développement des centres de données ne se résume plus à une question immobilière ou technologique: il touche directement à la capacité d’un pays à maîtriser ses infrastructures critiques. Il s’agit de «renforcer la souveraineté numérique de la Suisse, sa capacité d’innovation et sa compétitivité grâce à une infrastructure de centres de données puissante et responsable», comme l’ont relevé plusieurs intervenants.

La Suisse dispose d’un avantage comparatif réel: stabilité institutionnelle, réputation de fiabilité, protection des données et positionnement européen crédible. Mais cette souveraineté ne pourra être revendiquée qu’à condition d’être concrètement démontrée, par des capacités locales, des opérateurs solides et une gouvernance lisible.

L’énergie, nerf de la guerre

Le deuxième défi est énergétique. C’est sans doute le point le plus structurant pour l’avenir du secteur. Sans accès sécurisé à l’électricité, les ambitions de croissance resteront théoriques et les tensions entre le potentiel foncier et la disponibilité énergétique sont fortes. «Energy is the key», rappelle d’ailleurs Patrick Japhet, directeur pour la Suisse romande chez HIAG, lorsqu’il évoque les possibilités de développement sur le campus The Hive. Cette remarque résume à elle seule le dilemme actuel du marché. La demande explose, notamment sous l’effet de l’intelligence artificielle, alors même que la disponibilité énergétique devient un facteur de sélection des projets.

Le troisième point clé concerne la durabilité opérationnelle. Il montre que la performance d’un centre de données ne se mesure plus à sa seule capacité d’hébergement, mais à son efficacité globale. Cela passe bien sûr par le PUE, indicateur classique d’efficacité énergétique, mais aussi par une logique plus large de récupération de chaleur, de free cooling, de réduction de l’usage de l’eau et d’optimisation continue. L’exemple du campus The Hive, où la chaleur issue du centre de données est réutilisée pour chauffer plusieurs bâtiments voisins, donne un aperçu concret de cette mutation. Xavier Taillemite, de HPE, insiste sur ce point en expliquant que la chaleur produite par les équipements informatiques n’est plus simplement une contrainte à évacuer, elle est une ressource à valoriser. A travers ce type de projet, le data center cesse d’être un bloc isolé pour s’inscrire dans un écosystème énergétique local.

Un enjeu politique et sociétal

Le quatrième défi est technologique. L’arrivée en force de l’IA modifie profondément la nature même des infrastructures requises. Les charges de travail liées à l’IA imposent déjà des densités supérieures à 20 kW par rack, avec des trajectoires qui montent beaucoup plus haut. Pour les opérateurs, cela signifie que les schémas classiques de conception atteignent leurs limites. Le refroidissement liquide direct, l’automatisation avancée, voire l’usage de l’IA pour piloter l’efficacité du site, ne relèvent plus de l’innovation marginale mais de la future norme. Sur le campus de Meyrin, la chaleur issue du centre de données de HPE est récupérée pour chauffer d’autres bâtiments. Cette réutilisation permet déjà d’alimenter le bâtiment principal, d’envoyer le surplus sur le réseau du campus, puis de chauffer d’autres installations. Sur l’année écoulée, le site a consommé «plus de 3000 mégawatts par heure» et a pu restituer «environ 200 mégawatts par heure» pour chauffer les bâtiments environnants, explique Xavier Taillemite.

Ce dernier ajoute: «De nouvelles technologies peuvent améliorer beaucoup l’efficacité du centre de données», à commencer par le refroidissement liquide direct. Le développement futur des data centers suisses dépendra donc de leur aptitude à accueillir ces nouvelles charges de calcul, bien plus intensives que les infrastructures traditionnelles.

Enfin, le cinquième défi est politique et narratif. L’avenir de l’industrie se joue non seulement dans les salles techniques, mais aussi dans l’espace public. La volonté exprimée par la SDCA de devenir «la voix de référence» du secteur et «la seule source fiable de données et de faits» n’est pas anodine. Elle dit quelque chose d’essentiel: l’industrie des centres de données souffre encore d’un déficit de compréhension, parfois même de représentations erronées. Pour se développer, elle devra mieux expliquer sa fonction économique, son rôle dans la vie quotidienne et les conditions de sa durabilité. L’intervention de Ronald van den Bos, responsable technologique du groupe NorthC qui va exploiter un grand data center à Meyrin, est éclairante lorsqu’il rappelle, de façon très simple, que même l’achat d’un sandwich mobilise déjà plusieurs centres de données. Derrière l’anecdote, il y a une vérité de fond: le numérique est devenu une infrastructure ordinaire de la vie économique. Encore faut-il que le débat public en prenne la mesure.

Au fond, l’avenir des centres de données en Suisse dépendra de la manière dont le secteur saura articuler souveraineté, énergie, durabilité, innovation et influence. La Suisse n’a pas seulement besoin de centres de données supplémentaires, elle a besoin d’un modèle de développement capable de concilier puissance numérique et responsabilité. C’est à cette condition que le secteur pourra sortir d’une logique de croissance défensive pour devenir un levier assumé de politique industrielle.