Une impulsion formidable à la culture du design
Michèle Rossier, directrice à Genève, porte en avant la philosophie du fondateur, pionnier du design et de l'art de vivre contemporain qui a conçu son rôle plus comme celui d'un acteur culturel que celui d'un marchand de meubles.

Il y a le «Prix Teo» qui récompense annuellement, depuis qu’elle l’a créé en 2009, le meilleur projet de diplôme en design d’intérieur à l’Ecole d’art et de design de Genève (HEAD). Il y a l’indéfectible partenariat d’ameublement de la foire international ArtGenève, le solide soutien aux Design Days coorganisés par Espaces contemporains, sans oublier la participation au «Parcours céramique carougeois». Et toujours des conférences, dialogues, échanges entre experts et jeunes designers, venant régulièrement animer ce magasin à Carouge de 1500m2, qui étire ses longues vitrines sur la place de l’Octroi.
Michèle Rossier fut aussi nominatrice du Design Preis Suisse: l’expression d’une passion sans failles pour la promotion du design, et celle du design suisse en particulier. Grande connaisseuse, fascinée par l’esthétique et la qualité, son rapport ouvert à la vie et aux gens l’engage à faire de l’espace Teo Jakob un lieu de culture, tout à la fois espace d’accueil, de services, d’expériences inspirantes et d’événements festifs pour une clientèle avertie qui aime se laisser surprendre. Elle se souvient notamment avec bonheur des acteurs du Théâtre de Carouge venus, il y a quelques années, faire l’accueil au magasin.
L’empreinte d’un fondateur percutant
Entrée en 2001 dans le giron de la holding Teo Jakob, directrice de la filiale genevoise et membre de la direction du groupe depuis 2009, Michèle Rossier n’a pas connu le personnage flamboyant, ne serait-ce que par sa barbe rousse, que fut le fondateur, mais elle porte en avant son empreinte qui continue de marquer la maison. Homme d’une rare ouverture d’esprit, esthète à l’intelligence fine et percutante, à la fois découvreur de talents, mécène de nombreux artistes et fou de modernité, Theodor Jakob dessinera une trajectoire entre générosité culturelle et esprit d’entreprise.
C’est en 1950 qu’il reprend le magasin de son père, tapissier dans la vieille ville de Berne. Il le transforme au profit d’un mobilier moderne, des icônes du Bauhaus aux pièces d’avant-garde italiennes et scandinaves. Ainsi naît l’un des grands précurseurs de l’aménagement d’intérieur contemporain en Suisse. Ses deux sites, à Berne puis à Genève dès 1957, font vite référence dans le domaine. D’autres espaces s’ouvrent plus tard, à Zurich, Baar-Silhbrugg, Soleure, Winterthour. Point fort, l’art y est omniprésent. Tirées de l’importante collection de celui qui est simplement devenu Teo Jakob, choisies selon les desiderata de chaque direction, les œuvres, interchangeables à gré, font de chaque showroom un lieu singulier où les tableaux sont en osmose avec leur environnement.
De nombreuses collaborations

Le pionnier multiplie les collaborations avec des écoles d’arts appliqués, de jeunes designers suisses tels Robert Hausmann ou Kurt Thut et des entreprises innovantes comme B&B, Cassina ou Vitra, devenues aujourd’hui des classiques qui gardent intacte leur créativité. «Elles ont mené des révolutions formelles; aujourd’hui, elles sont progressistes tant dans l’adaptation proactive aux mutations de nos modes de vie que dans leur manière de travailler, plus écologique et responsable», observe Michèle Rossier. Après quarante-deux ans d’activité professionnelle et plusieurs récompenses, Teo Jakob remettra son entreprise à ses cadres qui créent alors la holding éponyme.
La maison a évolué et élargi son champ d’expertise, mais l’esprit n’a pas changé. Jubilation, plaisir du partage, il y a tout cela chez Michèle Rossier quand elle caresse le bois d’un meuble de Thut qui mixe innovation, technologie et artisanat de haut vol, quand elle s’extasie devant un paravent d’Atelier Oï ou une géniale lampe multifonctionnelle de la firme suisse Baltensweiler. «Chaque filiale présente les objets de son choix. Cette liberté permet de tenir compte des différences de goût régionales. Ici, nous privilégions des collections de meubles plus chaleureuses et des luminaires plus décoratifs qu’en Suisse alémanique.»
La flexibilité, thème d’actualité
On passe devant les canapés raffinés de Minotti, la sculpturale lampe-cheval de Moooi, pour découvrir les diversifications de USM Haller. «Parce que le virtuel abaisse nos besoins de rangements, l’inimitable système de meubles modulaires se renouvelle, répond aux nouveaux besoins du bureau flexible en proposant des éléments qui servent d’assises, de garde-robes ou de séparateurs d’espaces en tôle trouée pour recevoir des pots de plantes vertes.» «Vitra fut déjà un précurseur du concept de flexibilité, il y a une quinzaine d’années, note-t-elle, mais l’intérêt, poussé par le télétravail durant la pandémie, se manifeste maintenant.»

L’équipe de la place de l’Octroi s’est elle-même exercée à la flexibilité et à une évolution organisationnelle, «les bureaux ne sont plus attribués, l’entrée du magasin a changé de place pour mieux s’ouvrir sur l’espace réaménagé et nous avons modifié nos horaires d’ouverture. Le showroom est fermé le matin, sauf sur rendez-vous, ce qui permet de nous concentrer sur l’étude des projets et d’être totalement disponibles, l’après-midi, pour recevoir notre clientèle.» Des fans de mobilier contemporain qui viennent chercher ce qu’ils ne trouvent pas sur le site de vente on-line: le conseil d’aménagement personnalisé. «Les clients sont autant des particuliers que des entreprises, des professionnels de l’habitat et des collectivités publiques. Avec un réseau de partenaires, l’équipe agence des espaces privés, des bureaux, des restaurants, des hôtels et des locaux commerciaux les plus divers, de la conception à la réalisation.» Le rêve de Michèle Rossier: écrire un livre sur le design suisse contemporain, reconnu, mais bien trop méconnu. Elle espère aussi plus d’appui pour les jeunes créateurs, à l’instar de la Fondation bernoise de design créée par le Canton de Berne qui assure un soutien aux designers et leur médiation culturelle. «Il serait bon, dit-elle, qu’un système de bourse soit mis en place en Suisse romande.»