Une nouvelle tour pour réinventer le logement étudiant
La Cité universitaire reconstruit l’un de ses bâtiments historiques pour créer 280 logements étudiants. Un projet ambitieux qui doit répondre à la pénurie tout en transformant durablement le visage du site de Champel.

Depuis les hauteurs de Champel, les pelleteuses ont remplacé les valises à roulettes et les allées d’étudiants pressés. Là où se dressait encore il y a quelques mois le bâtiment B de la Cité universitaire de Genève, construit en 1963, le chantier du futur immeuble transforme désormais le paysage du quartier. La première pierre du projet a été posée au début du mois d’avril. En février 2028, une nouvelle tour de logements y accueillera ses premiers résidents.

Le projet marque une étape importante dans l’histoire de la Cité universitaire, née au début des années 1960 pour répondre à la croissance rapide du nombre d’étudiants à Genève. Plus de soixante ans plus tard, la pression n’a jamais disparu. «Nous recevons environ 2000 candidatures par année et, au final, nous devons refuser plus d’un étudiant sur deux», résume Stanislas Pelpel, directeur de la Cité universitaire.
Le nouveau bâtiment permettra d’augmenter la capacité d’accueil du site, qui passera de 850 à 930 logements. A lui seul, l’immeuble offrira 280 lits, contre 208 auparavant. Une augmentation précieuse dans un canton où la recherche d’un logement étudiant relève souvent du parcours d’obstacles. Mais le projet ne consiste pas uniquement à construire davantage. Il s’agit aussi de transformer la manière d’habiter la cité étudiante.
Une tour pour ouvrir la cité
Lorsque le concours d’architecture est lancé en 2019, le bureau genevois LIN.ROBBE.SEILER fait un pari audacieux: abandonner l’idée d’une simple barre surélevée et proposer une tour élancée. «Nous étions les seuls à proposer cette stratégie de hauteur», raconte l’architecte Alain Robbe. «L’idée était d’ouvrir la cour, de laisser passer davantage de lumière et de créer un dialogue avec la tour existante.» Le choix surprend, mais convainc rapidement. La future construction atteindra 14 étages (contre 7 auparavant) tout en occupant moins d’espace au sol. Résultat: davantage de dégagements, des percées visuelles vers le paysage genevois et une cour intérieure plus lumineuse, notamment pour la crèche voisine.
Depuis l’avenue Louis-Aubert, le bâtiment ne se présentera pourtant pas comme une masse compacte. Sa silhouette sera rythmée par de grandes loggias en double hauteur, élément central du projet architectural. «Les loggias sont la clé du projet, insiste Alain Robbe. Ce sont des lieux de rencontre, des espaces de respiration mais aussi des points de repère dans le bâtiment.» Ces espaces extérieurs suspendus relieront visuellement les étages entre eux et encourageront les échanges entre résidents. Les circulations intérieures ont été pensées dans le même esprit et un grand escalier central traversera la tour du rez-de-chaussée jusqu’au sommet afin de favoriser les rencontres.

L’objectif est clair: préserver une dimension collective malgré l’évolution des standards de confort. Dans les années 1960, les étudiants partageaient cuisines, sanitaires et douches communes. Aujourd’hui, les attentes ont changé. Les nouvelles chambres disposeront toutes de sanitaires privatifs. «Le partage reste important mais plus forcément pour les salles de bain», observe Alain Robbe. Le futur bâtiment accueillera principalement des appartements de quatre chambres avec espaces communs partagés, ainsi que quelques studios.
Le logement étudiant change de visage
Pour les responsables de la fondation, cette modernisation est devenue indispensable afin de maintenir l’attractivité internationale de Genève. «Le standard du logement étudiant a évolué partout dans le monde», rappelle Stéphane Berthet, président de la Fondation de la Cité universitaire. «Si Genève veut continuer à attirer des étudiants étrangers et maintenir ses échanges universitaires, elle doit proposer des logements adaptés.» La Cité universitaire accueille aujourd’hui une population particulièrement diverse, composée d’un peu plus de 30% d’étudiants suisses et d’étudiants venus d’Europe, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Afrique ou encore d’Amérique.
Au-delà du logement, le chantier transforme aussi profondément le site. Les places de stationnement disparaîtront presque entièrement au profit des arbres et des mobilités douces. Plus de 70 arbres seront plantés et les espaces extérieurs entièrement réaménagés. «Il n’y aura pratiquement plus de goudron sur le périmètre», souligne Stanislas Pelpel. Le chantier a aussi obligé la fondation à revoir entièrement l’organisation du site. La construction d’un immeuble de grande hauteur, non prévue dans le plan localisé de quartier initial, a nécessité de longues discussions avec la ille dev Genève, les TPG et les différents services cantonaux.
Un chantier qui redessine Champel
Cette réflexion urbaine s’accompagne également d’un important volet énergétique. Le bâtiment accueillera dans son sous-sol une chaufferie de quartier exploitée par les SIG, destinée à alimenter une partie du plateau de Champel en chauffage à distance. Des panneaux solaires couvriront la toiture et les bâtiments de la cité pour leur autoconsommation. Et bien que le projet reste largement minéral (il a été conçu avant l’essor actuel des constructions massivement en bois), les architectes assurent avoir travaillé avec du béton recyclé et du ciment bas carbone afin de limiter l’impact environnemental.
Aussi, pendant les travaux, la Cité universitaire a dû absorber la disparition temporaire de plus de 200 lits. Un défi logistique important, mené sans heurts majeurs selon la direction. Les étudiants concernés ayant été relogés progressivement dans les autres bâtiments. L’histoire du site est toutefois loin d’être terminée et ne s’arrête pas à ce chantier. Une fois cette nouvelle tour livrée, la fondation prévoit déjà la rénovation du bâtiment A, autre tour historique datant de 1963. Contrairement au bâtiment B, sa structure permettra une transformation plutôt qu’une démolition.
Reste une question qui traverse déjà les réflexions des responsables: quel sera le logement étudiant dans cinquante ans? «Nous voulons garder une diversité de modes de vie», explique Stanislas Pelpel. «Il y a des étudiants qui apprécient encore une forme de vie communautaire plus forte. La cité doit pouvoir continuer à offrir plusieurs expériences.» Entre héritage des années 1960 et nouveaux usages urbains, la Cité universitaire genevoise vise donc un équilibre délicat: densifier sans étouffer et moderniser sans perdre l’esprit collectif qui a façonné des générations d’étudiants.
