Après le COVID-19, comment travaillerons-nous demain ?

19 juin 2020 - La grande majorité des entreprises ont vu leur fonctionnement profondément bouleversé durant la pandémie. Certaines d’entre elles étaient mieux préparées que d’autres à prendre ce virage. Confinés à domicile, les employés se sont mis au télétravail. Une fois la crise passée, cette forme de travail à distance se poursuivra-t-elle ? Au-delà de cette question, c’est plus largement une réflexion sur les pratiques professionnelles qui s’impose aujourd’hui. Equilibre psychique, vie sociale, culture du travail sont parmi les paramètres à explorer.

Après le COVID-19, comment travaillerons-nous demain ?

"Rester chez soi permet de sauver des vies", nous a-t-on répété ces dernières semaines. La pandémie a contraint un tiers de l’humanité à passer ses journées à domicile. Une large part de la population a ainsi expérimenté un mode de vie où travail et vie privée cohabitaient dans un même environnement, les déplacements physiques étant réduits. La crise sanitaire a été révélatrice: de nombreuses tâches de bureau peuvent être exécutées à distance. A l’aide du numérique, les collaborateurs d’une entreprise n’ont pas forcément besoin d’être regroupés sous un même toit pour travailler efficacement. De nouvelles formes d’échange et de communication - Skype, Zoom, Team - ont été testées à large échelle. L’ère numérique s’est profondément ancrée dans nos vies.

Si les vertus du télétravail sont prônées par plus d’un, d’autres déplorent ses effets négatifs. Les partisans de ce mode d’organisation évoquent un gain de temps et d’argent liés aux déplacements, une diminution de la circulation automobile avec comme corollaire une meilleure qualité de l’air. Ces personnes, qui vivent le travail à domicile sereinement, se sentent plus productives loin des bruits parasites des open spaces, plus aptes à réfléchir et mener à bien leurs projets. Mais cette manière de travailler ne convient pas à tout le monde. Le domaine d’activité, la taille et la configuration du logement, ainsi que la structure familiale (présence d’enfants, conjoint, tensions éventuelles avec ses proches, etc.) sont des facteurs déterminants. La situation est bien différente lorsque l’on habite une villa à la campagne ou un appartement exigu en plein centre-ville. Travailler dans un cadre domestique et familial a donc ses limites, surtout si l’on ne dispose pas d’un espace dédié à cet effet. En outre, la téléconférence supprime toute chaleur humaine et s’avère bien plus fatigante, on va le voir, qu’une réunion classique.

Irruption du travail dans la sphère domestique 

Les liens avec les collègues peuvent certes être maintenus depuis chez soi grâce aux outils de visioconférence. Cependant, les réunions virtuelles fatiguent notre cerveau et occasionnent du stress. Le psychologue parisien Gianpiero Petriglieri est formel : une conversation vidéo requiert davantage de concentration qu’une interaction en face à face. En cause, la difficulté de s’appuyer sur les signaux non verbaux des interlocuteurs, cette dimension s’effaçant avec l’outil de visioconférence. Prêter plus d’attention aux éléments comme les expressions faciales, le ton et le volume de la voix, le langage corporel nous demande beaucoup d’énergie. Gianpiero Petriglieri souligne aussi qu’en temps normal, la plupart de nos rôles sociaux se déroulent dans des endroits différents. "Mais maintenant, nous sommes confinés dans notre propre espace, dans le contexte d’une crise très anxiogène et notre seul espace d’interaction est un écran".

Lors de téléconférences, l’échange entre les personnes se révèle souvent fastidieux et moins interactif, sans parler des questions techniques ou de réseau qui entravent la bonne communication. S’ajoutent les doutes émis par certains patrons d’entreprise. Comment garder, à distance, la motivation et l’engagement des collaborateurs ? Comment les former à l’utilisation des outils numériques ? Les systèmes informatiques utilisés sont-ils suffisamment sûrs pour éviter toute fuite de données ? "L’usage de la vidéoconférence n’est pas nouveau, en particulier pour les multinationales qui s’en servent depuis longtemps comme outil de communication. La tendance va se renforcer dans le futur", estime néanmoins Nicole Weber. Cette responsable des services de conseil et de transaction, directrice exécutive chez CBRE Group, Inc. (la plus grande société au monde en termes de chiffre d’affaires pour l’année 2019 dans le secteur des services et de l’investissement relatifs à l’immobilier d’entreprise, disposant en Suisse de bureaux à Genève, Lausanne, Bâle et Zurich), apporte quelques nuances : "La technologie devra s’améliorer, afin d’assurer la qualité visuelle et acoustique des échanges. Le 16 mars, on était dans l’urgence, mais dorénavant, les sociétés qui ne l’ont pas fait jusqu’à présent seront amenées à déployer des systèmes de téléconférence plus performants".

Si la crise sanitaire a montré que la communication virtuelle était possible, les contacts directs n’en restent pas moins essentiels; les échanges réels, les réunions en "présentiel" et le rapport aux autres contribuent à notre épanouissement. Pas étonnant que nombre d’employés se sentent soulagés de retourner à la vie de bureau!

Davantage de flexibilité

Au cours des vingt dernières années, notre façon de travailler et l’usage que nous faisons de l’espace ont radicalement changé, remettant en cause les postes de travail fixes et les bureaux individuels fermés. Avant le coronavirus, la vogue était aux lieux multiples et aux espaces de travail partagés. Le travail individuel routinier était de plus en plus délaissé au profit de tâches basées sur un projet commun. On travaillait souvent en groupe, résolvant des problématiques complexes au sein d’équipes aux profils et compétences variées. Mais voilà, le Covid-19 a fait son entrée et prescrit de nouveaux types de comportements.

Avec la distance sociale préconisée, les salles de conférence ne pourront plus se remplir comme auparavant; les postes de travail devront être espacés pour répondre à la règle des deux mètres, voire séparés par des parois en plexiglas. Si cet éloignement des employés n’est pas possible, un rythme de présence en alternance pourra être établi, avec la possibilité d’introduire des journées hebdomadaires de télétravail. Cela dépendra toutefois du domaine d’activité. Par ailleurs, certaines entreprises aménageront leurs horaires de travail de manière à éviter les heures de pointe; la mobilité douce sera plus que jamais encouragée.

"Pourquoi aurons-nous encore besoin et envie de nous rendre dans des bureaux physiques ?", se demande Nicole Weber. Cette spécialiste évoque plusieurs raisons. Forger et maintenir l’identité de la société, rencontrer des clients, collaborer et échanger de manière ponctuelle; enfin, vivre une expérience professionnelle partagée. "Faire aboutir des négociations par téléphone ou visioconférence n’est pas la même chose qu’avec des gens autour d’une table ! Ainsi, certains aspects du travail doivent avoir lieu sur place, dans des surfaces de qualité".

Adapter l’environnement professionnel

A quoi ressemblera notre cadre de travail ? Architectes, promoteurs, constructeurs et régisseurs n’ont pas attendu la fin de la crise pour déployer leur créativité et inventer de nouvelles typologies. "Le bureau de demain sera forcément synonyme d’espace, en tout cas de plus d’espace que maintenant, commente Philippe Moeschinger, président de la Direction générale du Comptoir Immobilier. Mais je ne crois pas que nous reviendrons aux bureaux individuels, car les espaces ouverts ont démontré leur grande utilité pour favoriser le travail en équipe et la créativité due aux échanges spontanés". Pour le CEO de cette importante régie implantée dans six régions de Suisse romande, les espaces communs nécessiteront toutefois de nouveaux aménagements si le respect de la distance sociale devient la norme. Se pose aussi la question des bureaux partagés, les "hot desks" : leur utilisation risque d’être modifiée - voire diminuée - avec les prescriptions sanitaires plus exigeantes que dans le passé.

Si la pratique du télétravail persiste et s’amplifie, que deviendront les surfaces administratives ? Leur prix va-t-il fléchir ? A Genève, les tendances de marché d’avant la pandémie anticipaient déjà une baisse des loyers des bureaux, compte tenu du nombre important de surfaces vacantes (plus de 300 000 m²) et du nombre de surfaces en cours de construction (près de 400 000 m²). "Toutes les entreprises vont donc se poser la question de leur surface optimale nécessaire afin d’accueillir le plus grand nombre de collaborateurs dans un espace suffisant et respectant les distances de sécurité, ajoute Philippe Moeschinger. Un contexte qui engendrera la plupart du temps des effectifs plus restreints. Ainsi, l’augmentation du télétravail générera probablement une diminution des surfaces nécessaires, mais cette diminution sera compensée, en partie, par la nécessité d’espaces plus aérés".

Et on l’a dit, pour bien télétravailler, il faut disposer d’un bureau et de place. Les dirigeants d’entreprise vont devoir équiper leurs employés, ce qui n’ira pas sans frais. Ceux qui trouvent difficile de se concentrer dans un cadre familial auront peut-être recours aux espaces de coworking, une solution intermédiaire permettant d’avoir un bureau près de chez soi. Initialement très affectés par le confinement, ces lieux - qui offrent des contrats de bail de courte durée - pourraient permettre de désengorger les bureaux durant la phase de transition actuelle. Nicole Weber observe déjà un intérêt en ce sens. Là encore, la flexibilité est le mot d’ordre !

par Véronique Stein

Article paru dans Le Magazine immobilier.ch de juin 2020