Dans la Genève du XVIe siècle: un bien mystérieux alchimiste

15 mars 2021 - Faux-monnayeur, polygame et escroc, voici l’histoire de Georges Battonat, jugé et condamné à Genève en l’an 1553.

Dans la Genève du XVIe siècle: un bien mystérieux  alchimiste

Le 2 septembre 1552, d’étranges cavaliers entraient à Genève par la porte de Saint-Léger. Une fois dans la ville, ils se rendirent à l’Orangier, une auberge du Bourg-de-Four. Celui qui paraissait être le chef de la troupe déclara se nommer George De Laye et venir du Languedoc avec un ami et deux serviteurs. Dès le lendemain, ils louèrent une maison rue du Boule (aujourd’hui rue de la Fontaine), puis se mirent à acheter des outils et du matériel. Comme De Laye semblait malade, il fut rapidement «suspicionné (sic) de peste» et discrètement surveillé. Peu de jours après, un artisan genevois déclara aux autorités que ces curieux étrangers l’avaient payé avec de fausses pièces de monnaie. Celles-ci réagirent immédiatement en investissant la maison où l’on trouva un véritable atelier: un four allumé avec des moules qui rougissaient au feu. De Laye déclara qu’il se préparait à faire de la «vraye et bonne monnoye» pour le comte Michel de Gruyère. Malheureusement pour lui, Jehan Droz, graveur attitré du comté de Gruyère, résidait à Genève. Il dénonça aussitôt la supercherie, déclenchant ainsi une enquête approfondie. Les autorités judiciaires découvrirent d’abord que cet étrange personnage, originaire de Vienne en Dauphiné, possédait plusieurs noms: De Laye, Battonat et vicomte de Bourges. Interrogé, l’accusé prétendit être un alchimiste capable d’effectuer la transmutation du plomb en or, ainsi que docteur en médecine. Battonat semblait être son vrai nom, mais il tenait particulièrement au titre de vicomte. Précisons qu’à cette époque, les autorités genevoises étaient encore échaudées par une récente affaire de fausse monnaie. En avril 1551, un certain Gaspard de la Barde, convaincu de faux-monnayage, avait été décapité à Champel. Sa tête avait ensuite été exposée au Pont d’Arve, ornée d’un collier de fausses pièces de monnaie.

Polygame

Poussant leurs investigations, les juges genevois découvrirent que Battonat n’avait pas seulement plusieurs noms, mais aussi plusieurs femmes… En effet, il était marié à une «damoyselle Jacquete du Mazour» dans la ville d’Alès, à Louise de la Croix à Bordeaux, à Isabeau Le Gendre à Avignon et à Mademoiselle des Asses à Paris. Pire encore, il aurait égorgé cette dernière après avoir empoisonné son père! De plus, on le suspectait d’avoir mise enceinte une autre femme près de Lyon, à laquelle il aurait promis le mariage. Battonat ne reconnut que le mariage avec Jacquete et nia tout le reste, y compris d’avoir fait de la prison à Paris et d’avoir été condamné aux galères à Lyon. Dans ses bagages, on trouva également un grimoire, des invocations au Diable, ainsi que de nombreuses drogues comme de l’arsenic. On se demanda si ce «vicomte» n’était pas aussi un empoisonneur.

Marqué au fer rouge

Comme les semaines passaient et que Battonat s’obstinait à nier, les juges décidèrent d’en venir à la «question extraordinaire», c’est-à-dire la torture. Rapidement, la douleur associée au parfum du bûcher le conduisit à avouer qu’il avait bien eu l’intention de fabriquer de fausses pièces de monnaie. Il s’agissait de «Nobles à la Rose», une monnaie anglaise qui avait cours en Europe. Heureusement pour lui, cela ne mettait pas directement en cause les intérêts de Genève comme dans l’affaire Gaspard de la Barde. C’est probablement ce qui lui sauva la vie. En revanche, il niait tout acte satanique. En janvier 1553, certains magistrats, constatant des «vacillations et évidentes menteries» de la part du prisonnier, préconisèrent de le condamner à mort. Compte tenu des soupçons de sorcellerie qui pesaient sur lui, ils proposèrent de le brûler vif… En fin de compte, Battonat s’en sortit plutôt bien, puisqu’il fut condamné à être fouetté et battu jusqu’au sang. De plus, on lui marqua sur le front les armoiries de Genève au fer rouge, avant de le jeter hors de la ville avec promesse de la peine de mort s’il y remettait un jour les pieds.

Frédéric Schmidt