Nouvelle Comédie: le Pont des arts

31 mai 2021 - Avec sa silhouette de verre, béton et inox rythmée de quatre émergences, la nouvelle Comédie de Genève s’élance tel un élégant paquebot au-dessus de la gare CEVA des Eaux-Vives. Avant l'ouverture officielle du bâtiment en août 2021, des spectacles et événements sont à découvrir, mais en audience limitée seulement, en raison de la crise sanitaire. Rencontre avec Denis Maillefer, metteur en scène et codirecteur de la Comédie depuis 2017, qui nous offre une visite guidée de l’institution tout en répondant à nos questions.

Nouvelle Comédie:  le Pont des arts

- Quel est le concept architectural du bâtiment?

- Ce théâtre est le fruit d’un concours d'architecture international (2009) dont l’agence thonésienne FRES architectes, associé au scénographe Changement à vue, a été désigné comme lauréat parmi 80 concurrents. Avec leur projet Skyline, les architectes ont imaginé une fabuleuse machine à élaborer et fabriquer des spectacles. Le bâtiment comprend une surface de 16 000 m2, 100 mètres de long et 40 de large. La nouvelle institution est dotée d’une sorte de seconde peau: des coursives filent le long des façades, transition entre la ville et les espaces dédiés aux arts vivants. Chacune des quatre tours est consacrée à une fonction particulière: ateliers de fabrication de décors et de costumes; scène; loges et locaux administratifs; salles de répétition. A l’une des extrémités du couloir technique, les camions livrent le matériel, qui peut être directement déposé à l’atelier ou dans les salles de représentation. Le bâtiment comporte deux salles de spectacles, l’une de 500 places avec un plateau au volume exceptionnel, qui présente un rapport idéal de la scène au public. La seconde salle, de 200 places, est modulable, les gradins escamotables pouvant s’agencer selon les besoins. Notez que les artistes disposent de loges individuelles, équipées de douches et de banquettes. Et le seul balcon du bâtiment leur est réservé…comme fumoir.

- Cela fait quelques mois que vos équipes ont investi la nouvelle Comédie. Quel regard portez-vous sur cet édifice flambant neuf?

- Au premier coup d’œil, le bâtiment est plutôt sobre et neutre. Cependant, il ouvre un vaste champ de possibles: toute présence physique ou élément de décoration aura un impact important. Il me semble adéquat que l’art ait un écrin majestueux, un édifice emblématique au cœur de la ville. Mais cela a aussi quelque chose d’intimidant; notre mission est de le transformer en une «auberge» hospitalière où chacun soit le bienvenu! Certains espaces, comme les foyers, halls et restaurant, seront ouverts à tous, l’idée étant que l’on puisse venir y passer un moment, à l’occasion d’un spectacle, mais aussi en dehors des représentations. Boire un café, jouer un morceau de violoncelle, répéter un pas de danse ou lire un bouquin seront des options possibles… des activités improvisées qui ne manqueront pas de donner vie au lieu. Y contribueront également les nombreuses actions culturelles destinées à toute tranche d’âge et organisées à l’intérieur et hors murs du théâtre. Par ailleurs, contrairement à la Comédie aux Philosophes, ici, tout le processus de création se fait sur place, de la première rencontre avec les artistes jusqu’à la représentation, en passant par la fabrication du matériel. Enfin, atouts de taille, les infrastructures techniques sont à la pointe et les espaces de travail pour les artistes particulièrement adaptés.

- Comment s’inscrit le théâtre dans le quartier et dans la ville?

- Rappelons que dans le périmètre, ce sont 400 nouveaux logements, des commerces, des restaurants, des bureaux et des équipements sportifs ainsi qu’une crèche qui verront le jour. Le théâtre s’ancre sur la vaste esplanade piétonne Alice Bailly (du nom de la peintre et graveuse genevoise, proche des mouvements avant-gardistes du début du XXe siècle). A quelques mètres de là se trouve la Voie verte, qui permet de rejoindre la France voisine à pied ou à vélo. Et bien entendu l’accès à la gare, qui connecte les voyageurs au Grand Genève! La Comédie s’ouvre sur le quartier au travers des deux grandes façades vitrées, à l'avant et à l'arrière du bâtiment, laissant voir la fabrique des spectacles et le travail de ceux qui œuvrent au quotidien dans les ateliers. Autres liens qui se sont tissés durant la pandémie: le quotidien «Le Temps» et la Comédie ont été partenaires d’un blog qui a documenté la construction de la Comédie aux Eaux-Vives, ainsi que la transformation du quartier. Comment les habitants, les usagers et les étudiants ont-ils vécu cette mutation? Réponses multiples à travers des enquêtes, des portraits, des interviews, mais aussi des feuilletons nourris par des photographes de talent ou des étudiants en design graphique de la HEAD (www.letemps.ch/comedie). 

- Quelle programmation prendra-t-elle place dans ce nouvel écrin?

- Par son architecture, ses dimensions et son emplacement, la Comédie devient une maison de production de niveau européen, ouverte aux artistes suisses et internationaux. Notre mission première est de faire du théâtre contemporain, mais nous intégrons aussi de la danse, du cirque et divers types de performance. L’objectif est d’explorer des formes surprenantes et audacieuses, sans pour autant devenir élitaire. Les artistes sont là pour nous raconter des histoires de manière singulière et personnelle. Par ailleurs, nous favorisons l’emploi local (comédiens, artisans, costumiers, etc.). Des emplois ponctuels sont également proposés à des jeunes, en collaboration avec des travailleurs sociaux. 

- Gardez-vous une mémoire de la Comédie des Philosophes, construite en 1913, ou appartient-elle à un passé révolu?

- Si le théâtre parle du présent, nous ne comptons pas balayer le passé pour autant! Nous prévoyons de décorer nos bureaux d’affiches anciennes et de photos historiques, pour maintenir une certaine continuité. Nous avons aussi lancé un site d’archives de la Comédie. Camille Bozonnet, curatrice, s’est emparée de notre histoire pour proposer une plate-forme interactive, hommage à l’institution qui a quitté en fin d'année 2020 son adresse plus que centenaire (le 6, boulevard des Philosophes) pour se déployer aux Eaux-Vives. Ainsi, chacun peut, depuis son ordinateur, sa tablette ou son smartphone, se plonger dans le passé de la Comédie en relisant une critique du Journal de Genève, en visionnant un extrait de spectacle ou en découvrant les plans d’une scénographie (www.expo.comedie.ch).

- Comment se sont déroulés ces derniers mois marqués par la pandémie?

- La Comédie a fonctionné comme une ruche de création. Plusieurs productions se sont répétées ici et verront le jour dès la rentrée 2021. Ce fut l’occasion d’expérimenter les éléments techniques et de constater qu’ils se prêtaient parfaitement à notre travail. Notez que les productions de la Comédie prennent désormais une nouvelle ampleur, puisqu’elles sont coproduites par des partenaires européens et se jouent en Suisse et à l’étranger. Nous sommes très fiers d’annoncer que deux d’entres elles se joueront en ouverture du Festival d’Avignon!

Propos recueillis par Véronique Stein