Boutique d'exception à Genève
La rue du Rhône vient d’être magnifiée à la suite de la transformation de l’immeuble Dior par le célèbre architecte Christian de Portzamparc, premier lauréat français de l'illustre prix Pritzker.

Nichée en plein coeur de la rue du Rhône à Genève, la façade dessinée et réalisée par l’architecte français Christian de Portzamparc provoque des réactions unanimes : « Wouah ! ». Que ce soient les touristes de passage ou les résidents, tous s’émerveillent devant ce bâtiment-sculpture qui incarne avec beaucoup de classe le meilleur de l’architecture. Ce flagship rend hommage aux toiles découpées de Christian Dior, comme nous le confirme le célèbre architecte qui a fêté son 80e anniversaire en mai dernier. Rappelons qu’en 1994, il s’était vu décerner le prestigieux Prix Pritzker (lire l’encadré). Entre les pétales qui s’élèvent vers le ciel, les parois vitrées laissent pénétrer les rayons du soleil, un dialogue poétique entre l’intérieur et l’extérieur. Au gré des six étages, de nombreuses oeuvres d’art ont été disposées : Pamela Rosenkranz, Ugo Rondinone, William Coggin, Martin Kline et Dashiell Manley. Treize tableaux spectaculaires de Thomas Trum subliment encore l’escalier intérieur.
Comment vous est venue l’idée d’une fleur déployant ses pétales pour le flagship Dior ?

Le premier bâtiment que j’ai fait pour Dior à la demande de Bernard Arnault était le siège de LVMH à New York, puis est venue la demande du flagship building à Séoul. Il fallait un bâtiment bien visible dans la masse de l’îlot Manhattan, mais qui s’intègre dans la rue. La même exigence me guidait dans la conception des deux flagships Dior. Pour Séoul, j’ai pensé aux toiles blanches de coton que Christian Dior découpait et modelait pour créer ses robes. J’ai pensé : ce serait beau de faire une architecture venue de cette idée en grandes toiles. À Genève, je l’ai fait en six coques, on a fini par les appeler des pétales. Elles sont plutôt comme des cariatides qui montent dans une certaine souplesse, respectent le plan de la façade de la rue du Rhône et portent un toit carré dans le ciel. Elles adoucissent à cet angle la rectitude de la rue du Rhône qui est belle même si son architecture est un peu ennuyeuse, de style international, je dirais. Cela forme un angle de rue très particulier qui magnifie ce site. De Séoul à Genève, l’idée des façades selon les toiles de formes libres et sculpturales identifie les bâtiments abritant Christian Dior et nous travaillons sur un prochain bâtiment à Pékin. Il y a quelques semaines, j’ai été très ému lorsque sur le chantier des passants m’ont interpellé pour me dire que ce que nous faisions « faisait du bien à la rue ». Cette expression m’a beaucoup plu.
Arriver à la simplicité apparente nécessite en amont, un grand travail de précision
Est-il exact que pour amener les pétales de 22 mètres de hauteur, il a fallu passer par le lac ?
Non, nous avons fait à Séoul les grandes coques dans le chantier naval, qui ont été transportées à pied d’oeuvre par convois spéciaux. Mais à Genève, à cause des câbles du tramway, au-dessus de la rue du Rhône, nous ne pouvions pas monter de tels objets, donc il a fallu les faire en plusieurs morceaux. Les six pétales sont constitués de plusieurs morceaux de coques. Arriver à la simplicité apparente a nécessité en amont un grand travail de précision pour nous et pour l’entrepreneur.
Est-ce que l’architecte franco-suisse Le Corbusier a joué un rôle dans le choix de votre métier ?

C’est en tombant enfant sur un livre dans une librairie à Rennes, tenue par deux femmes merveilleuses, que j’ai découvert Le Corbusier. A l’époque, j’aimais déjà dessiner. Je vois cet ouvrage rempli de dessins de Chandigarh en Inde. Je découvre que l’on peut dessiner un lieu. C’est formidable. C’est ainsi que j’ai appris l’existence de l’architecture.
Chaque 50 ans après, votre vision a-t-elle changé ?
Bien sûr, mais Le Corbusier était tellement important durant le 20ème siècle que je ne peux le renier. Arrivant à la fin de ma formation à l’École des Beaux-Arts à Paris vers 1967-1969, je réalise que son urbanisme est un grand danger, quand bien même son architecture est inventive, créative et généreuse. Concernant l’urbanisme, tous les pionniers formidables qui ont marqué le 20e siècle, ont eu un principe héroïque, mais très dangereux : pour eux, le nouveau ne peut venir qu’en ayant détruit le passé. A mon sens, c’est une grande erreur anthropologique de ne pas comprendre que la civilisation marche par petit pas et par bricolage, avec des guerres. Voilà pourquoi je me suis beaucoup intéressé à l’urbanisme. Je trouve que concevoir un quartier est plus difficile que de dessiner un nouveau bâtiment.
Est-ce que vos influences ont beaucoup évolué depuis vos débuts ?

L’influence de Le Corbusier a été pour moi un moteur pour réfléchir comment nous en sommes arrivés là, comment en prendre le meilleur et comment penser autrement. Ce qu’il y a chez Le Corbusier en matière d’urbanisme, ce n’est pas seulement un homme, c’est aussi un fait de société lié à la révolution industrielle, lié à la fabrication en série, lié à l’automobile. Une des choses que je trouve très importantes avec lui, c’est qu’il finissait – dans les années 1930 - toutes ses conférences en parlant de la mort de la rue. Alors que peu à peu, j’ai pris conscience que la rue était au contraire une invention formidable qui nous vient des Grecs et des Romains. C’est une manière de faire où il y a de l’opportunisme et du spontané. Rappelons-nous qu’avant cela, il n’y avait que les médinas, où les voies ne se croisaient pas, c’étaient des rues en impasse. Les maisons étaient collées les unes aux autres, avec un patio pour amener de la lumière naturelle.
Comment prenez-vous en considération le réchauffement climatique ?

C’est une question centrale et incontournable pour tous les architectes. Mon travail en ce sens a porté sur les espaces des quartiers. C’est un danger de penser que vu l’importance de décarboner nos constructions, les bureaux spécialisés dans le durable pourront décider seuls des lieux et des formes. Le risque est de concevoir ainsi des quartiers qui n’auront pas de qualité spatiale, pas de qualité d’usage. Il est important de savoir à quelle distance nous aimons vivre les uns vis-à-vis des autres, comment nous pouvons faire de la densité et avoir de la verdure. C’est un art. Ce ne sont pas seulement des règlements d’urbanisme. C’est pour cela que je pense qu’il faut des rues. J’ai préconisé cette idée d’îlot ouvert. Je trouve que c’est fondamental. Il faut éviter l’étalement urbain et favoriser la végétation.
Comment répondez-vous au défi de la densité urbaine ?
Il y a très longtemps, j’ai fait un quartier à Montpellier. Au début, il était question de faire un lotissement immense avec des maisons à deux étages. J’ai préservé la campagne existante en planifiant des immeubles entre 5 et 6 étages, mais entourés de jardins. Dans ces derniers étages, les habitants voient la mer. Un peu comme un concours pour la métropole de Rennes que l’on vient de gagner en Bretagne à Cesson-Sévigné. Nous ne nous en sortirons pas si tout le monde veut vivre dans des pavillons. Il s’agit de trouver des solutions adaptées aux spécificités de chaque lieu.
Mai 1944
Naissance à Casablanca
1994
Reçoit le Prix Pritzker
1999
Réalise la Tour LVMH à New York
2009
Musée Hergé à Louvain la Neuve-en-Belgique.
2011
Réalise le chai du Château Cheval Blanc à Saint-Emilion pour le groupe LVMH
2015
Premier flagship Dior à Séoul
2024
Boutique Dior à Genève
