Ça fait désordre
Vous êtes plutôt rangé ou dérangé? L'état de nos logements en dit beaucoup sur notre personnalité et nos angoisses.

Rien n’est plus personnel que le rapport au bordel (ça rime!). Il y a ceux qui tendent à la maniaquerie, et qui rêvent de vivre dans un appartement témoin, impec, nickel, sans poussière, sans rien qui traîne, sans un tableau ou un napperon de travers, et in fine, sans vie. Et il y a ceux pour qui le chaos est organique, nécessaire et vivant, et pour lesquels un intérieur trop rangé est le symptôme d’un esprit dérangé. Moi, en bonne suissesse naturalisée ayant intégré la modération, le pragmatisme et le ni pour ni contre bien au contraire, je me situe quelque part au milieu.
Mon amoureux, par exemple, n’est pas spécialement organisé, mais il ne peut pas partir de la maison sans que lit soit fait. Et quand je dis fait, c’est genre plus un pli, il faut que ce soit plat, lisse, et que les bords de la couette soient bien rebiqués sous le matelas. Un vieux résidu d’éducation catho-militaire peut-être, et le besoin de mettre de l’ordre dans sa tête avant d’attaquer la journée. Mon fils lui, brillant étudiant et sportif de haut niveau, possède en outre une qualité qui ne figure pas sur son CV, à savoir une tolérance au boxon que je situe très au- dessus de la moyenne. Tant qu’il n’y a pas de bêtes (et encore), ça lui va. Il retrouve ses habits, ses papiers, sa vaisselle, alors que n’importe quelle personne normalement constituée ne voit dans sa chambre qu’un magma à mi-chemin entre la déchetterie et l’installation d’art contemporain.
Des tempêtes intérieures
Une psy spécialiste de l’enfance et de l’adolescence m’avait confié il y a quelques années: «C’est notre rôle de parents de leur dire de ranger leur chambre, et c’est leur rôle d’enfants de ne pas le faire. Cela traduit leurs tempêtes intérieures. Nous les praticiens, ce qui nous inquiète le plus, c’est un enfant obsessionnel de l’ordre.» Ah ben me voilà rassurée sur le mien! Mais bon, on voit que ce n’est pas elle qui range. Car quand on est parent on est non seulement directeur d’un hôtel all inclusive, mais aussi femme de chambre. Je m’en fiche, dans une année ou deux, ce sera SEP comme disent les anglais, Someone Else Problem, le problème de quelqu’un d’autre. Je me souviens que quand j’étais ado, ma mère ne dormait pas et faisait le repassage à 3 heures du matin et l’aspirateur vers 7 heures. A l’époque j’avais encore la chance de dormir et cela me donnait des envies de matricide. Aujourd’hui, le sommeil n’est plus qu’un lointain souvenir, mais je ne fais ni repassage ni aspirateur, cela me fait déjà schmire la journée, alors la nuit, euh non. Par contre, je me surprends à aimer l’ordre en vieillissant. Mais pas trop non plus. C’est comme le savamment décoiffé, il y a le savamment dérangé, des journaux ou bouquins qui traînent, c’est cool et intello, le vieux reste de yaourt avec le trognon de pomme, bof. Les baskets de sport dans un coin oui, les chaussettes et les slips après l’entraînement non.
Le trop plein me stresse, le trop vide m’oppresse (ça rime aussi !). Même la japonaise Marie Kondo, qui a fait fortune en expliquant qu’il fallait se débarrasser de tous ses objets en leur disant merci et au revoir et qu’il fallait rouler ses habits de manière à les ranger verticalement dans des boîtes, a découvert en ayant des enfants que la vie n’était pas si simple, et vit désormais dans le capharnaüm comme tous les jeunes parents. Elle a dû se rendre compte que les enfants, on ne peut pas les rendre en leur disant merci et au revoir, ni les rouler dans une boîte. Si ce n’est que grâce aux conneries qu’elle nous a racontées pendant des années, elle a les moyens de se payer du personnel de ménage, elle.
Avec modération
En fait le désordre c’est comme l’alcool ou la névrose: à consommer avec modération. Trop, c’est pathologique et pas assez, c’est pathologique aussi. Ah si, encore un truc. Les vrais pervers vous savez qui c’est? Ceux qui ont un logement apparemment parfait, digne d’être photographié pour les magazines déco, avec le livre d’architecture sur la table basse, le cheval en bois dans une chambre d’enfant beige et écru (c’est la tendance, sobre, unisexe et profondément ennuyeux), la cuisine avec des bocaux en verre bien alignés pour stocker les graines, la farine et le riz (ben voyons). Et quand vous ouvrez les armoires et les tiroirs, pardon hein pour le mot, mais le merdier est planqué, ni vu ni connu. Donc en fait c’est sale, mais on fait semblant que non. Comme me le disait joliment une esthéticienne «c’est sous les tailleurs Chanel qu’il y a le plus de microbes». Haha. Sur ces appétissantes paroles je m’en vais fermer la porte de ma chambre, mon mec est à Paris et mon lit n’est pas fait.