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Transition - Suisse

Construire ou chauffer: le dilemme du bois

A Lausanne, le bois-énergie s’est invité au centre d’un débat où la filière cherche à mieux valoriser une ressource locale, entre construction et énergie, sans opposer les usages mais en arbitrant mieux.

Le bois est une ressource locale, renouvelable, capable de stocker du carbone dans les bâtiments comme de remplacer les énergies fossiles
Le bois est une ressource locale, renouvelable, capable de stocker du carbone dans les bâtiments comme de remplacer les énergies fossiles - Copyright (c) Freepik
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À première vue, le bois a tout pour réconcilier la Suisse avec sa transition climatique. Une ressource locale, renouvelable, capable de stocker du carbone dans les bâtiments comme de remplacer les énergies fossiles dans les réseaux de chaleur… Pourtant, à mesure que la construction se convertit au bois «matériau», une tension grandit: faut-il réserver les meilleurs volumes à la construction, quitte à limiter l’énergie? Ou reconnaître que le bois-énergie reste indispensable, parce qu’une part importante de la ressource ne peut tout simplement pas être transformée en poutres ou en panneaux?

C’est exactement le type de dilemme que le tout premier forum interactif sur le bois-énergie, organisé à Lausanne, a mis en lumière mi-janvier. Avec une promesse affichée: «En finir avec les vieux mythes.» La salle était d’ailleurs volontairement hybride avec des acteurs «tout au long de la chaîne de valeur», de l’exploitation forestière aux centrales de chauffage mais aussi des propriétaires, investisseurs, gestionnaires de portefeuille et des planificateurs. L’occasion de prouver que le bois-énergie n’est plus une discussion d’ingénieurs, c’est désormais une question immobilière et de stratégie d’investissement.

La réalité du terrain

Sur le papier, la logique est connue et dictée par la Confédération. Il faut d’abord privilégier le bois de construction, puis valoriser énergétiquement ce qu’il reste. Ce principe, souvent résumé par l’expression «utilisation en cascade», explique aussi pourquoi le bois-énergie est encore trop facilement rangé dans la catégorie des «sous-produits». Or, sur le terrain, la hiérarchie se heurte à une réalité brutale. Paolo Camin, vice-directeur de Forêt Suisse, le dit sans détour: qualifier le bois-énergie de «sous-produit» donne l’impression qu’il a «moins de valeur», alors que «pour chaque bois qui sort de la forêt, à peu près 50% est utilisé pour une valorisation thermique parce qu’il n’y a pas d’autres valorisations». Ainsi, une part massive du bois récolté n’entre pas dans les standards ou les débouchés de la construction bois. Et si le brûler n’est pas toujours un choix, il s’agit parfois de la seule option de valorisation.

Le constat est d’autant plus sensible que la ressource forestière change. «Les essences, les effets du réchauffement climatique et tous ces facteurs vont dans le sens où il y aura plus de bois-énergie à disposition à l’avenir», appuie Paolo Camin. Dans ce contexte, opposer bois de construction et bois-énergie devient contre-productif. «Amener plus de bois en matériel ne veut pas dire lutter contre le bois-énergie. C’est un coproduit qui peut aller ensemble», souligne l’expert.

Le bâtiment mise beaucoup sur le bois

Malgré tout, la construction continue de tirer la demande. Le bois s’impose de plus en plus comme une évidence dans le résidentiel et le tertiaire, en particulier pour réduire les émissions dites «grises», celles liées à la fabrication des matériaux. Et en Suisse, l’enjeu est immense. Le secteur de la construction pèse lourd dans l’empreinte carbone et matérielle du pays et génère la plus grande quantité de déchets. C’est aussi ce qui pousse maîtres d’ouvrage et promoteurs à revoir leurs méthodes (davantage de préfabrication, de structures optimisées, de chantiers plus rapides et une obsession nouvelle pour les bilans CO₂).

Mais là encore, le bois ne fait pas tout. Certains projets montrent que l’essentiel peut se jouer ailleurs (installations techniques, sous-sols en béton, façades complexes…). Résultat: construire en bois ne garantit pas automatiquement un bâtiment exemplaire. Et le débat sur la ressource revient. Si le bois devient un standard de construction, la pression sur les volumes «nobles» augmentera, tandis que l’énergie restera dépendante des assortiments non valorisables.

Une filière entre économie et climat

Le dilemme est donc moins moral que structurel. D’un côté, la Suisse veut stocker du carbone dans ses bâtiments. De l’autre, elle a besoin d’une énergie renouvelable pilotable et de débouchés pour une partie du bois qui n’a pas de marché matériau. Et la forêt, elle, ne s’adapte pas à la vitesse d’un cycle immobilier. Paolo Camin le rappelle: «En forêt, on ne peut pas tout changer en un ou deux ans, cela prend du temps donc l’engagement de longue durée est la base.» Sans stabilité, impossible d’investir durablement dans l’exploitation, la mécanisation ou les infrastructures.

Le message est aussi économique: «Les recettes uniquement du bois-énergie ne vont pas suffire non plus car nous allons devoir aller de plus en plus en montagne pour exploiter», avertit-il. Il faut donc valoriser toute la gamme: matériau quand c’est possible, énergie quand c’est nécessaire et surtout éviter de produire sans débouché.

Au fond, l’arbitrage ne se résume pas à une concurrence entre deux usages. Il ressemble plutôt à une équation nationale, avec une contrainte simple, celle de faire coïncider ce que la forêt peut fournir, ce que le bâtiment exige et ce que les réseaux de chaleur peuvent absorber. «Il faut trouver la bonne balance entre la demande et la nécessité et ce que la forêt peut proposer», conclut le vice-directeur de Forêt Suisse. Dans cette balance, le bois-énergie n’est ni un rival ni un «reste», c’est une pièce de l’ensemble. Et le bois de construction, lui, n’est pas une fin en soi mais un outil pour bâtir plus sobrement. La Suisse entre ainsi dans l’âge adulte du bois, moins d’enthousiasme automatique, plus de stratégie.