Construire sans détruire, le grand virage vaudois
Inscrite dans la constitution cantonale en 2025, l’économie circulaire force désormais le secteur de la construction à se réinventer. A Lausanne, industriels, experts et pouvoirs publics ont confronté leurs visions sur la transformation d’un modèle encore largement linéaire.

Pendant des siècles, bâtir signifiait réutiliser. Les pierres d’hier devenaient les murs de demain et les ruines se transformaient en ressources. Puis, l’industrialisation a inversé la logique: extraire, produire, consommer, démolir. En Suisse, cette trajectoire linéaire a conduit la construction à concentrer près de 80% des déchets, à extraire 1,2 million de mètres cubes de granulats par an dans le canton de Vaud (l’équivalent de 500 piscines olympiques) et à peser lourdement sur le climat.
Le 28 septembre 2025 marque cependant un tournant. En inscrivant l’économie circulaire dans sa Constitution, le canton de Vaud envoie un signal politique fort. La transition doit désormais se traduire dans les pratiques. «Au-delà de l’aspect réglementaire, c’est un changement culturel majeur», souligne Alberto Verde, président du Centre de compétences pour la durabilité dans la construction, lors d’une table ronde organisée en fin d’année à Lausanne avec Circular Economy Switzerland.
Retour à une évidence oubliée
Pour Raphaël Bach, architecte et expert en déconstruction durable, la circularité n’a rien de révolutionnaire. «Elle a toujours existé. Ce que nous appelons aujourd’hui économie circulaire était simplement du bon sens constructif.» Selon lui, la rupture est survenue avec l’illusion de ressources infinies portées par le béton et l’énergie fossile. Un béton qui reste «l’éléphant dans la pièce». En Suisse, explique-t-il, on construit huit fois plus que ce que l’on démolit. «Nous sommes devenus des banquiers du béton. Nous le stockons mais nous le réutilisons peu.» Face à ce constat, deux options se dessinent: construire moins (politiquement sensible) ou transformer en profondeur la manière de concevoir, déconstruire et reconstruire.
Du côté des pouvoirs publics, l’enjeu est désormais d’opérationnaliser le texte constitutionnel. «L’article est entré en vigueur du jour au lendemain mais sa traduction passera par la révision de lois sectorielles», rappelle Renaud Marcelpoix, de la Direction générale de l’environnement du canton de Vaud. Aménagement du territoire, gestion des déchets, marchés publics… Autant de leviers pour intégrer la circularité dans les appels d’offres et les permis de construire. Et plutôt qu’un système purement coercitif, le canton explore actuellement une combinaison d’obligations et d’incitations. «Les taxes sur le stockage définitif existent déjà par exemple et financent des politiques publiques. Elles pourraient à l’avenir soutenir des filières de réemploi», avance-t-il. Tout en reconnaissant un défi majeur: celui d’un manque de moyens de contrôle et d’espaces dédiés au stockage des matériaux récupérés.
L’industrie face à ses propres limites
Chez le cimentier Holcim, la circularité n’est pas nouvelle non plus mais elle atteint aujourd’hui certaines limites. «Nous avons déjà un taux de circularité de 35 à 40% sur certains sites, ce qui est élevé pour une industrie lourde», explique François Girod, directeur «économie circulaire» du groupe. Et ce, notamment grâce à des bétons plus légers, modulaires et démontables, comme les éléments préfabriqués en fibres de carbone permettant de réduire jusqu’à 75% la matière utilisée. Pour autant, le ciment ne disparaîtra pas d’après lui. «Le défi n’est pas d’opposer les matériaux mais de construire mieux avec moins, et au bon endroit», insiste-t-il. Bien qu’à l’horizon de plusieurs décennies et des objectifs de neutralité carbone de la Suisse, l’extraction devra malgré tout décroître, poussant l’industrie à diversifier ses activités et ses matières premières.
Les projets pilotes comme déclencheurs
Finalement, c’est en bout de chaîne, sur le terrain, que les lignes bougent le plus vite. A Lausanne, le chantier de la gare des CFF illustre ce potentiel. Au lieu de démolir un ancien parking, les équipes ont choisi de le déconstruire pour remettre sur le marché 5000 m² de dalles en béton réemployables. «C’est une opportunité née d’un retard de planning», raconte Grégory Coderey, référent durabilité du projet. «Quand on se donne un peu de temps, on peut transformer un déchet en ressource.» Néanmoins, l’exercice reste complexe (logistique coûteuse, stockage, adéquation entre l’offre et la demande…). «Le réemploi n’est pas une simple palette de jardin, c’est un matériau structurel qui exige rigueur et coordination», rappelle le spécialiste en énergie des chemins de fer. «Et lorsque vous fermez une ligne entre Fribourg et Berne pendant sept semaines, lors des vacances d’été, vous n’avez pas une année mais sept semaines. On utilise les méthodes de constructions traditionnelles pour aller au plus vite.»
Toutefois, au fil des échanges, un consensus se dessine entre les différents intervenants. Cette fameuse transition circulaire ne se décrétera pas uniquement par la loi ou les diverses technologies, elle suppose une refonte des habitudes, des formations et des critères de performance. «Construire, c’est assembler, résume Raphaël Bach. Tant que l’architecture restera coulée et collée, créant des mélanges de matériaux qui perdent de leur valeur, la circularité restera marginale.» Or, dans un canton où la construction représente 5% du PIB et 30 000 emplois, le potentiel de transformation s’avère en effet considérable. A condition d’accepter une chose: la circularité n’est pas un frein au développement mais une nouvelle manière de le penser.
Vaud suit les traces de Genève
L’automne dernier, le Conseil d’Etat genevois a modifié l’un de ses règlements visant à réduire l’énergie grise de ses constructions. Ainsi, dès 2029, les constructions et les projets de rénovation devront présenter un concept de construction basé sur des matériaux à faible empreinte carbone. Dans le canton de Vaud, le sujet est également en débat actuellement au Grand Conseil avec l’article 35 de la nouvelle loi sur l’énergie qui intégrerait à son tour l’analyse de cette fameuse énergie grise dans les bâtiments pour la rénovation et la construction. A suivre.
