Débat sur l’habitat

Coopérative et durabilité, un duo difficile à marier

Sobriété énergétique, techniques d’assainissement et surface par habitant ont fait l’objet de discussions entre experts du domaine lors de la 4e journée romande des collectivités pour le logement d’utilité publique.

De gauche à droite, Olivier Français, Roger Nordmann, Martin Tschirren, Philippe Thalmann.
De gauche à droite, Olivier Français, Roger Nordmann, Martin Tschirren, Philippe Thalmann. - Copyright (c) DR
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Face au défi de la durabilité, les coopératives d’habitation ont encore du chemin à faire. En effet, bien qu’exemplaires sur de nombreux points, ces logements abritant près de 5% de la population n’en demeurent pas moins difficiles à concilier avec des objectifs écologiques. En réponse à cette problématique, l’Association romande des maîtres d’ouvrage d’utilité publique (l’ARMOUP) a tenu à y consacrer sa journée de rassemblement annuel dédiée aux collectivités, le 12 mai dernier au Palais de Beaulieu à Lausanne.

«Peu de locataires savent finalement si leur logement est durable ou pas. Il y a du travail à ce niveau-là»

Philippe Thalmann, professeur d’économie à l’EPFL

Devant un parterre d’une centaine de concernés, un panel de choix a pris la parole à tour de rôle puis autour d’une table ronde afin d’étayer le sujet. Parmi eux, le conseiller national vaudois, Roger Nordmann, s’est exprimé tout d’abord sur les pistes d’assainissement énergétique des coopératives d’habitation. Après avoir listé les avantages et inconvénients des différentes sources de chaleurs possibles pour assurer un habitat durable (pompes à chaleur, bois, géothermie, solaire thermique ou encore chauffage à distance), celui-ci a rappelé combien les coopératives convenaient à l’installation de renouvelable. «Souvent à l’avant-garde, ces structures de logements ont une capacité décisionnelle directe, une taille qui permet une analyse préalable, les plus grandes peuvent recaser leurs locataires temporairement en cas de travaux lourds, elles possèdent la confiance de leurs habitants et, étant donné le niveau de leurs loyers modérés, elles pourraient si besoin répercuter une partie des frais», a souligné le député.

Mais c’est bel et bien là que le bât blesse. Nerf de la guerre en toute situation, l’argent freine bien souvent les ambitions de chacun. Ce qu’a démontré le professeur d’économie à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Philippe Thalmann: «C’est au final le locataire qui paie la majorité de la facture alors qu’il ne détient pas le contrôle de la performance du bâtiment.» Economies d’électricité, végétalisation des toits, salles de télétravail, jardins potagers, vélo-partage... Bien au-delà de la simple consommation en eau chaude et en chauffage, l’habitat durable peut se penser de multiples façons, «mais est-ce que les locataires seront prêts à payer pour cela? Pas sûr. Encore moins les propriétaires», selon le chercheur.

Réduire le nombre de m2

Des coopératives alémaniques prévoient dans leur règlement d’habitation des quotas de pièces par habitant

Si l’aide publique ou bien une répartition des charges en fonction des revenus des locataires de la coopérative pourraient atténuer ces craintes, reste que l’intérêt pour ces types d’aménagements durables ne semble pas primordial aux yeux des habitants. «Nous avons mené une étude nationale auprès de locataires, ceci afin de connaître les trois caractéristiques du logement idéal selon eux. Les critères de loyer modéré, d’espaces verts, de calme et de balcon revenaient certes mais celui de l’empreinte environnemental n’a que très peu été mentionné (chez 13% des interrogés). Peu de locataires savent finalement si leur logement est durable ou pas. Il y a donc du travail à ce niveau-là», décrit Philippe Thalmann.

Ce constat intégré par l’auditoire, le professeur de l’EPFL a ensuite présenté des leviers d’actions pour les coopératives d’habitation afin de tendre vers plus de durabilité, mais en douceur. Notamment celle d’une légère augmentation des loyers. Il s’explique: «Nous avons observé les budgets des locataires lors de notre étude et l’on voit qu’une grande partie de l’argent économisé, par exemple avec le chauffage, est utilisée pour des voyages. Nous le savons, l’aviation est l’un des postes d’émission de carbone parmi les plus importants et, comme évoqué, cela permettrait d’investir cet argent dans des aménagements plus durables pour tous.» Par ce biais, l’expert assure une empreinte carbone réduite par tête.

Avant de citer un deuxième levier, celui de la consommation de surface par habitant. «L’énergie grise piégée dans les matériaux de construction, l’éclairage ou encore les dépenses énergétiques sont souvent proportionnelles à la surface du logement. Si nous arrivions à réduire le nombre de m2 par habitant, nos coopératives deviendraient facilement plus vertes», avance-t-il. A nouveau, les possibilités sont nombreuses pour faire pencher la balance carbone du bon côté, limiter d’office la taille des logements pour le neuf ou fixer des quotas de pièces en fonction du nombre de locataires.

Moins de voitures, plus de place

Seul hic: les concitoyens ont été habitués à habiter dans des logements avec des pertes de surfaces considérables, où chaque espace a sa fonction (travail, loisir, lieu de vie, etc.) et où les besoins évoluent, spécialement dans le cas des familles où le bébé devient adolescent et prend nécessairement plus de place. «Se mettre à tout volumétrer et codifier serait une erreur», a affirmé le conseiller aux Etats vaudois, Olivier Français. Ce pour quoi, le directeur de l’Office fédéral du logement, Martin Tschirren s’est montré quant à lui plus confiant vis-à-vis de la situation: «D’une part, la pandémie nous a forcés à avoir une mixité plus forte de ces différents espaces et, de l’autre, je pense qu’une nouvelle génération de résidents se profile, où avoir une voiture par exemple n’est pas un but à atteindre. Ce qui donnera l’impulsion à une typologie de logements inédite, de taille plus modeste.» En guise de conclusion de l’échange, le directeur a notifié les efforts de certaines coopératives alémaniques qui prévoient d’ores et déjà dans leur règlement d’habitation des quotas de pièces par habitant. Une démarche encouragée au niveau fédéral sous forme de bonus qui tend à se généraliser.