Dans le grand bain des plongeuses Ama du Japon
Aux antipodes des procédés de la pêche industrielle, les « femmes de la mer » perpétuent un savoir-faire séculaire pour récolter coquillages, crustacés et algues dans les eaux froides du Pacifique. Cap sur la péninsule de Shima, aux confins de la préfecture de Mie, une région tournée vers l’océan qui abrite la plus grande communauté Ama du pays.

Pour aller à la rencontre des célèbres gardiennes de la mer, évoquées dès le 8e siècle dans le Manyōshū, la plus ancienne anthologie de poésie japonaise, il faut d’abord être catapulté, telle une bille de flipper, depuis Nagoya, par la ligne ferroviaire Kintetsu. D’emblée, dans ce voyage à contre-courant, on devient sensible aux vibrations de la terre peuplée d’oiseaux, à la vision des rizières fraîchement fauchées et des forêts de bambous puis, à celle des collines verdoyantes du parc national d’Ise-Shima. L’exploration terrestre dévoile un pays contrasté. La route pour arriver dans cette province, faite de côtes à falaises couronnées de pins qui dentellent l’horizon, est grandiose, intime, un brin magique. Tout de suite, il s’agit de ralentir le tour, d’abaisser la tension cumulée d’une octave pour mieux venir rompre avec l’affolement des horloges et trouver la bonne fréquence, la bonne cadence.
En passant devant le sanctuaire shintô d’Ishigami, dédié à la déesse Tamayori protectrice des femmes depuis l’Antiquité, on nous indique que c’est ici que les plongeuses viennent régulièrement se recueillir et prier pour leur sécurité en mer.

Au même moment, l’annonce de la criée au port paisible d’Ōsatsu, situé dans la ville de Toba, rebondit contre les murs des maisonnées silencieuses. Sitôt pêché, le butin marin est déposé dans un grand vivier, composé, selon les jours et la saison, d’ormeaux, d’oursins et d’algues wakame. Ces trésors de l’océan sont alors en attente de l’épreuve ultime effectuée par la coopérative des pêcheurs. Cette dernière ne va pas tarder à ausculter, calibrer et estimer les denrées, assurant l’indépendance financière de la communauté Ama. Une chorégraphie rapide et bien huilée qui s’orchestre sans l’once d’un tumulte; le clapotis des vagues reste perceptible.
Ce matin, la pêche n’a pas été très bonne dans les fonds marins vert olive. « Le courant était très fort. Mon corps se faisait emporter malgré moi. Je n’ai pas pu capturer grand chose ; à peine quelques sazae, des turbos cornutus », lance Sanayo Matsui, 74 ans, l’une des 512 dernières plongeuses de la région qui maintient cette pratique de pêche en apnée et qui la fait descendre en solitaire à plus d’une dizaine de mètres de profondeur. « Shōganai », c’est comme ça, se résout-elle en arborant un grand sourire sur son visage tanné par le soleil et à peine ridé. Ici, personne ne se laisse décourager par une journée peu fructueuse ou une contrariété du quotidien. Cette façon d’être au monde renforce leur renommée d’avoir un caractère bien trempé, au-dessus des codes tacites. « La mer est impermanente et règne toujours en maîtresse. Revenir saine et sauve, c’est ce qu’il faut garder en tête. Les accidents peuvent arriver même après des décennies de pratique. »
UN SAVOIR-FAIRE EN VOIE D’EXTINCTION

Bien qu’en 2017 la pêche en apnée ait été reconnue au patrimoine immatériel des pratiques folkloriques du pays par l’UNESCO et que la dimension mythique du métier soit encore palpable, la jeune génération, faute de perspectives lucratives et découragée par les risques fatals, préfère des ailleurs citadins. S’il est tentant de se réjouir de la conservation de ce patrimoine, force est de constater que la figure d’indépendance et de liberté prônée pour ce corps de métier est en réalité inscrite dans une société aux codes solidement patriarcaux ; tant sur les réglementations de pêche que sur les tarifs en vigueur.
Selon une enquête nationale menée en 2010 par le Musée municipal de la mer de Toba, qui étudie la culture des plongeuses, on recensait 2 174 plongeuses dans 18 préfectures du pays, alors qu’aujourd’hui ce nombre est tombé à environ 1 220.
« J’ai commencé ce métier à 17 ans juste après ma scolarité, sans trop me poser de questions, comme l’ont fait ma mère et ma grand-mère avant moi. L’apprentissage a été éprouvant. À l’époque, nous portions un isogi, un vêtement en coton qui nous couvrait jusqu’à la moitié des cuisses. Nous n’avions ni combinaison en néoprène, ni masque, ni ceinture de plomb ou palmes comme c’est le cas depuis les années 1970. On dit ici que sur un plan biologique, les femmes auraient davantage de graisse sous-cutanée, ce qui nous rendraitainsi plus résistantes au froid. Pourtant je me souviens de terribles maux de tête dus à la température de l’eau glaciale », témoigne Shigeyo Nakayama, 78 ans, les cheveux couverts d’une coiffe blanche sur laquelle sont brodés les deux symboles de protection ; une étoile (seiman), qui guide dans les profondeurs et un treillis (doman), qui conjure les sorts. « Aujourd’hui, tant que ma santé physique et mon mental me le permettront, je poursuivrai mon activité », poursuit la septuagénaire qui plonge 80 fois en moyenne par année.
CONTRER LE DÉSÉQUILIBRE ÉCOLOGIQUE

« Autrefois, on revenait à la surface avec des filets remplis d’ormeaux noirs » se remémoreSanayo tout en écartant les bras lorsqu’on les interroge sur l’épuisement préoccupant de la biodiversité et des ressources. Cette variété de coquillages très prisée est menacée. La diminution du pH de l’eau de mer ainsi que le « kuroshio », un courant chaud, semblable au Gulf Stream dans l’Atlantique Nord qui raréfie les algues marines sur le littoral et affecte l’écosystème, ont réduit l’espèce de 90% en quarante ans au Japon. Une réalité qui rétrécit comme peau de chagrin la source de revenus des apnéistes.
Pour protéger au maximum les ressources de la vie marine, un ensemble de restrictions a été mis au point par le gouvernement préfectoral en plus des règles qui varient d’un quartier à l’autre ; période de pêche, taille des ormeaux (qui ne doivent pas être inférieurs à 10,6 cm, correspondant à 10 ans de vie du coquillage), limitation du nombre de jours de pêche ou encore période d’interdiction (de septembre à décembre). Si ces règles semblent justes, en réalité, les plongeuses Ama ont une éthique originelle reposant sur le fait de ne prélever seulement ce dont elles ont besoin pour vivre sur le modèle. Jamais davantage.
L’AMAGOYA, UNE CHAMBRE À SOI HORS DE LA FAMILLE

Une fois leur pêche du jour terminée, les plongeuses ont pour habitude de reprendre leur souffle dans un cabanon fabriqué en bois près du port. Autour d’un feu, elles échangent sur les ondulations souples d’un requin, leur prise du jour, les aléas de l’existence tout en se restaurant ou en partageant une tasse de thé qui réchauffe l’âme et le corps. Ces moments sont des occasions de socialisation entre différentes générations hors du foyer et des obligations familiales. Il y règne une atmosphère qui semble soustraite à l’emprise du temps et loin du fracas du monde.
Dernier coup d’œil sur la baie ; les bateaux de pêche ballotent sur l’eau calme d’où l’on aperçoit des bouées multicolores sur la poupe, celles qui servent de flotteurs aux plongeuses qui y rassemblent leurs prises. La respiration de la brise se fait plus forte et l’air s’interrompt parfois par le cri d’une bouscarle chanteuse qui sait procurer des élans d’optimisme. C’est bientôt l’heure de rentrer les futons qui ont passé la journée au soleil, de préparer le dîner et de faire couler le bain. Le ciel pastel, en cette fin de journée où tout semble juste, annonce l’automne. Demain, Sanayo et Shigeyo, qui connaissent la mélodie des vents et le langage des marées, enfileront leur combinaison et leurs palmes comme elles le font depuis plus d’un demi-siècle sous le ciel azur immense d’Ise-shima, la clé de voûte de leur territoire.
LES AMA AU-DELÀ DES IDÉES REÇUES :
Ce ne sont pas seulement des femmes. Si le métier est exercé majoritairement par la gent féminine et repose sur une culture matriarcale, on retrouve aussi des hommes qui pratiquent la pêche en apnée.
Ce ne sont pas des pêcheuses de perles. Une image qui colle encore fortement dans l’imaginaire occidental, notamment en raison de Kōichi Mikimoto, le pionner mondial du développement de la perle de culture à Toba. Si l’association entre la tradition de pêche des Ama et la production perlière n’a pas manqué, notamment pour développer des techniques de culture, il s’agit de deux corps de métiers bien distincts.