Faire des matériaux rejetés une opportunité
Encore discret à Neuchâtel, le réemploi dans la construction fait son chemin dans les autres cantons. Cette approche durable des chantiers est déjà obligatoire à l’étranger.

Créer un intérieur avec un plancher ou une baignoire d’époque. Récupérer les poutrelles métalliques ou les faux-plafonds pour les utiliser comme élément de construction sur le site même des rénovations. On appelle ça le réemploi, issu d’une déconstruction minutieuse. Ce modèle responsable appliqué au domaine de la construction s’oppose à la démolition où tout est envoyé à la benne et enfoui sous terre parfois. L’optique est aussi différente pour le recyclage de matériaux dont l’énergie grise nécessaire à leur transformation et leur transport n’est pas sans impact sur l’environnement. Quelques bureaux d’architectes se font peu à peu un nom dans ce mouvement encore émergent du réemploi. En Suisse alémanique, on trouve notamment à Bâle le bureau de Barbara Buser, figure de proue de l’économie circulaire dans la construction. À Bienne, Florence Mani du Studio WoW transforme intégralement l’école du Sacré-Coeur d’Estavayer, épaulée pour le réemploi par La Ressourcerie de Fribourg.
Le canton en retard

Et à Neuchâtel? «Le canton a pris du retard, relève Mélissa Vrolixs, architecte chaux-de-fonnière de Marginalia, invitée en mars dernier à une table ronde sur le réemploi. Nous manquons principalement d’espaces de stockage pour les matériaux. Chaque ville devrait avoir une zone de réemploi.» Il y a bien La Circulaire à La Chaux-de-Fonds, mais elle vise les métiers de la scénographie et non les entreprises de la construction. Et Mélissa Vrolixs de préciser: «La première étape doit être de valoriser le bâti, afin d’éviter de détruire. Ensuite, si ce n’est pas possible, on viendra avec une approche de réemploi. Or aujourd’hui, les développements immobiliers se font dans une optique de rendement et on préfère raser pour reconstruire à neuf.» Il est possible de penser autrement. Dans le quartier de La Recorne, un projet de Marginalia multiplie le réemploi, avec un parquet massif reposé un étage au-dessous, une porte d’époque réhabilitée et des dalles nettoyées et réutilisées dans les couloirs. D’autres matériaux ont été récupérés par une ressourcerie de Bienne, inventoriés et vendus en ligne sur la plateforme Salza soutenue par la Confédération.
Planification et coût
Le concept oblige à repenser la planification. «Le maître d’ouvrage doit intégrer le réemploi dès le début du projet, note-t-elle. La déconstruction prend plus de temps que la démolition, mais ensuite ce sont des chantiers parfois plus faciles à planifier car les matériaux sont sur place et gratuits.» Ruptures de stock, hausses des prix des matériaux ou erreurs de livraison n’impactent plus le déroulement des travaux. Un dialogue se met en place avec tous. «Les corps de métier ne sont pas tous ouverts au réemploi, reconnaît l’architecte. Mais d’un autre côté, c’est un travail plus valorisant dans lequel ils peuvent faire appel à tout leur savoir-faire.»

Et le coût? Il y a une réduction des frais d’évacuation, de location de bennes, de transports et de matériaux neufs. «Pour des éléments comme des portes, des poutres, des lavabos, le prix final est équivalent. Pour des parquets massifs, on sort de la logique économique. Il s’agit de coups de coeur car le neuf, même vieilli, n’a pas la même patine. La pose en revanche est plus compliquée», observe celle qui suit un MAS en énergie et développement durable dans l’environnement bâti. L’effort en vaut la peine. Selon les spécialistes, la démolition d’une maison de 130 m2 génère 400 tonnes de déchets, soit l’équivalent du poids de 36 bus! Le secteur de la construction, à lui seul, est à l’origine de 84% des déchets de la Suisse. Ces ressources peuvent être valorisées, comme l’a démontré le projet K118 de Barbara Buser. Elle a construit à Winterthour un immeuble de six étages dont 70% des éléments étaient issus du réemploi, réduisant ainsi les émissions de carbone de 60%.
Le réemploi dans un postulat
En France, depuis juillet 2023, le diagnostic Produits-Equipements-Matériaux-Déchets (PEMD) est désormais obligatoire pour tout projet de rénovation ou démolition. Depuis 2020, l’Interreg Europe s’est dotée d’un guide pour l’identification du potentiel de réemploi des produits de construction. Quid de la Suisse? Le Conseiller national valaisan Christophe Clivaz a déposé un postulat dans ce sens en septembre 2023. Il vise à encourager la déconstruction sélective par la mise en place d’un inventaire «diagnostic ressource». Ce postulat fait suite à un rapport de 2021 de l’EPFL et du Smart Living Lab signalant notamment que le réemploi a un impact environnemental bien inférieur au recyclage.
Ce printemps, le canton de Vaud affichait ses ambitions de devenir un pionnier de l’économie circulaire, en inscrivant ce principe dans sa Constitution et soutenant les projets de réemploi. Autre réflexion évoquée dans les hautes écoles, la refonte des labels type Minergie. Ces derniers peinent à comptabiliser l’énergie grise générée par la construction de bâtiments neufs, la démolition d’anciens sites et l’utilisation de matériaux provenant de fournisseurs globalisés. Ainsi, donner un label énergétique aux bâtiments revalorisés et porteurs de réemploi est une piste. Enfin, le projet Innosuisse de Cirkla est justement là pour évaluer le cadre juridique des composants réutilisés et cartographier les acteurs de la circularité dans la construction.