Favre+Guth, le cabinet genevois à l’ambition internationale
Le franco-suisse Patrice Bezos est avec ses cinq partenaires à la tête de Favre+Guth, l’un des cabinets d’architecture les plus réputés de Genève. Zoom sur quatre collaborations prestigieuses.

Né en 1967, Favre+Guth est l’un des cabinets d’architecture les plus en vue de la place genevoise. Depuis sa création, le bureau est celui qui a construit le plus de logements (environ 5000) dans la région genevoise. Parmi les projets en cours les plus remarquables figure le nouveau quartier de l’Étang sur la commune de Vernier, à deux pas de l’aéroport de Cointrin. Une ville dans la ville sur onze hectares dont les travaux ont débuté en 2009 et ont été retardés par la pandémie de Covid-19. Le plus gros projet privé du canton de Genève devrait cependant être achevé d’ici 2024. Plus d’un milliard de francs ont été investis pour créer un millier de logements pour 2500 habitants et 2500 places de travail dont des bureaux, deux hôtels, une clinique de jour et un centre commercial. Conscient de la responsabilité urbaine singulière que porte ce quartier dans le développement futur de la métropole genevoise, le promoteur a sollicité l’expertise de l’architecte-urbaniste français Dominique Perrault. Reconnu pour ses réalisations avant-gardistes, cet académicien des beaux-arts a signé des projets d’envergure tels que la bibliothèque François Mitterrand à Paris et le Vélodrome de Berlin. «Lorsque j’ai fait visiter le terrain à Dominique Perrault, c’était une friche industrielle encastrée entre l’aéroport, les Avanchets, les citernes à mazout, le train, l’autoroute…, se souvient Patrice Bezos, l’un des responsables locaux du projet. Le paysage était tout sauf idyllique mais il a immédiatement vu son potentiel. Il est doté d’une capacité exceptionnelle à s’affranchir des éléments pouvant nuire à l’habitabilité d’un lieu. C’est là toute la différence entre un architecte qui travaille à l’international et un architecte qui se consacre essentiellement à des projets locaux. Les architectes genevois ont l’habitude que les politiques leur mettent des bâtons dans les roues. Face à un projet d’une telle ampleur, ils anticipent déjà toutes les dérogations qu’ils devront demander. Dominique Perrault ne s’autocensure pas. Les difficultés d’aménagements l’inspirent et n’entravent pas sa liberté de création.»

Dominique Perrault n’est pas le seul architecte star à s’être associé à Favre+Guth. Au fil des ans, plusieurs bureaux étrangers ont pu compter sur l’expertise du cabinet genevois en tant qu’architecte local et direction des travaux. Parmi ceux-ci figurent les Néerlandais Meyer en Van Schooten mais aussi et surtout le gourou de l’architecture américaine Philip Johnson, premier Prix Pritzker de l’histoire en 1979 (ndlr: considéré comme le «Prix Nobel d’architecture») et seul architecte à ce jour à avoir fait la couverture du Time Magazine. «Quand nous avons débuté notre collaboration, il avait 92 ans, confie Patrice Bezos (ndlr: Philip Johnson est décédé en 2005, à presque 100 ans). Il quittait tous les matins sa résidence principale, la célèbre Glass House, pour se rendre au bureau avec son chauffeur. Son cabinet d’architecture était situé dans le mythique Seagram Building (l’immeuble phare du mouvement moderne dans le quartier Midtown de New-York), conçu en collaboration avec l’illustre architecte allemand Mies van der Rohe. Ce qui est exceptionnel, c’est le climat d’architecture dans lequel je me suis retrouvé immergé. Mies van der Rohe et Philip Johnson, c’est l’équivalent de Picasso et Matisse dans le domaine de l’art!» Commence une collaboration fructueuse qui donne naissance, quelques années plus tard, à un édifice administratif de huit étages au Petit-Lancy. «Je dessinais ce que j’avais en tête et Johnson simplifiait mes croquis. Il s’inquiétait toujours de savoir si j’étais satisfait de ses propositions. Notre collaboration dépassait largement le cadre purement exécutif.» Le résultat est spectaculaire: des modules de vitrage de 1,5 mètre de large recouvrent la façade de l’immeuble, soulignant son caractère ouvert et transparent. Les mêmes modules, repris en tôle d’aluminium, rythment également l’enveloppe des escaliers de secours. Leurs couvertures pointues et biseautées, tout comme celle de l’atrium, font référence aux sommets des Alpes, conférant à l’immeuble une grande verticalité et un certain dynamisme.
Luxe, calme et durabilité
Autre collaboration de taille, celle avec les Bâlois Herzog et de Meuron (qui ont notamment signé le Tate Moderne au Royaume-Uni), lauréats du concours pour le nouveau siège mondial de Lombard Odier qui sera situé au cœur de la commune de Bellevue. «Notre bureau s’occupe des plans d’exécution et des détails, on est pas en co-création comme avec Johnson et Perrault», précise Patrice Bezos. Pensé comme un mille-feuille, le futur bâtiment présentera quatre façades identiques, «sans avant ni arrière», avec une forêt de colonnes en retrait dans une vaste enveloppe de verre. Cette structure, destinée à créer un filtre climatique en tempérant les chaleurs en été et en permettant à la lumière du soleil de pénétrer dans les locaux, a été conçue dans un souci de durabilité et d’efficacité énergétique. Son coût? Environ 300 millions de francs (le plus gros investissement de la banque privée en 225 ans d’histoire).

L’immeuble comprendra neuf étages, dont trois enterrés, regroupant des bureaux, mais aussi un fitness, un restaurant, une blanchisserie et un magasin de réparation de cycles. Il pourra accueillir jusqu’à 2600 places de travail et réunira la quasi-totalité des employés des six sites genevois, soit 1700 à 1900 personnes au départ, selon les estimations de Patrick Odier, associé senior de Lombard Odier. La fin des travaux est prévue d’ici 2024.
Certaines collaborations ne voient jamais le jour. Dans les années ’90, Favre+Guth démarre une collaboration avec le bureau japonais Kenzō Tange, un architecte et urbaniste qui a accompagné toutes les mutations de l’urbanisme nippon (il a notamment construit la mairie et les stades de Tokyo pour les Jeux olympiques de 1964). «Nous avions pour projet la construction du siège européen de Samsung au cœur des Charmilles, explique Patrice Bezos. Malheureusement, le projet a été reporté puis complètement transformé.» Patrice Bezos n’en garde cependant aucune amertume. «Cela a été une expérience humaine extraordinaire grâce à laquelle j’ai découvert le Japon. Kenzō Tange pouvait difficilement voyager. D’une part, parce qu’il était très âgé. D’autre part, parce qu’il était considéré comme «Trésor national vivant du Japon» et devait demander une autorisation pour sortir du pays. Il était aussi important que la Joconde! Lorsqu’il est décédé à l’âge de 91 ans, j’ai continué à travailler avec son fils, Paul Tange, qui parle couramment le français puisqu’il a suivi sa scolarité à l’institut Le Rosey, en Suisse. Kenzō Tange était francophile.»

Jamais à la retraite
Une question se pose lorsque l’on observe la longévité exceptionnelle de ces trajectoires: les architectes prennent-ils un jour leur retraite? «Oscar Niemeyer, que je n’ai malheureusement pas connu, a travaillé jusqu’à son dernier souffle, répond Patrice Bezos. À 100 ans, le président brésilien Lula souhaitait le décorer d’une médaille. Niemeyer lui a dit de passer le voir dix minutes dans son bureau, pas plus, car il avait des projets à terminer… Quant à moi, je prendrai ma retraite à la fin de l’année. Je vais avoir 70 ans.» Un âge relativement jeune, dans ce métier où les carrières durent une vie. «Effectivement, concède Patrice Bezos en riant. Mais vous savez, j’ai toujours rêvé d’être libraire et éditeur. L’architecture n’était pas mon premier choix. Maintenant, je vais pleinement pouvoir me consacrer à la lecture, au voyage, et à la poterie!»
