"Il y a un réel souci de transparence"
Entre sous-traitance délocalisée et métiers repensés, la société genevoise swissbim souhaite alerter sur les changements qu'implique le BIM (modélisation des informations du bâtiment) dans la numérisation de notre parc immobilier en Suisse.

A présent largement adopté par les institutionnels dans la planification, l’exécution et l’exploitation de leurs projets, le BIM (ou modélisation des informations du bâtiment) fait désormais son bout de chemin auprès des privés. Une révolution numérique des processus qui présente de nombreux avantages. Notamment celui de regrouper les caractéristiques physiques et fonctionnelles des ouvrages sous forme de maquettes 3D, permettant ainsi de faire une nette économie de temps et d’argent (20% selon une étude de Boston Consulting Group). Néanmoins, quelques zones grises du tableau restent encore à éclaircir. Leslie Heintz, cheffe de projet chez swissbim (un groupe genevois actif depuis plus de vingt ans dans le domaine) et son directeur, Dylan Martins, attirent l’attention des développeurs, constructeurs et propriétaires helvétiques sur ces points d’ombre. Interview.
A quoi faut-il faire attention avec l’avènement du BIM?
Dylan: En quelques mois, le BIM a convaincu un grand nombre de clients de tous horizons. Nous avons conquis de nouveaux marchés mais, a contrario, nous avons perdu du terrain sur la partie production de ces maquettes numériques. Nous observons de plus en plus d’entreprises suisses qui remportent des appels d’offres et sous-traitent ensuite la production à l’étranger, ce qui risque de devenir problématique en termes de sécurité...
Cette transition numérique va bouleverser l'ensemble de nos professions.
A quels problèmes de sécurité faites-vous référence?
Dylan: On peut choisir de sous-traiter à l’étranger une partie du processus de numérisation du bâti mais il faut que le client en soit conscient. Or, nous avons un cas concret récent d’un institutionnel genevois qui a mandaté une société suisse (qui avait pourtant pignon sur rue) et cette dernière a fait faire la maquette à Madagascar en toute opacité. Alors que faut-il donc penser de cette fuite des données? Qu’il y a un réel souci de transparence. Si l'on modélise un bâtiment ou que l’on envoie les plans des rails de nos voies ferrées, des réseaux de nos services industriels ou des coffres-forts d’une banque privée à l’étranger, sans en avertir au préalable le client, cela devient très délicat car on parle de données sensibles. Dans l’horlogerie, il est commun de pointer du doigt les marques qui sous-traitent en dehors de nos frontières mais pas encore dans des métiers comme le nôtre, méconnu et immatériel.
Y a-t-il des solutions pour contrer ces dérives?
Dylan: Pas pour l’instant. Créer un label «Swiss-Made» serait une idée mais difficile à mettre en place.
Leslie: Nous essayons avant tout d’avoir des discussions avec les clients car tout le monde n’est pas spécialiste de la cybersécurité. Le fait que l’entreprise soit suisse ne garantit pas pour autant que toutes les données soient traitées sur le territoire. C’est pourquoi, nous invitons les développeurs, les constructeurs et les propriétaires à poser des questions à ce sujet.
Dylan: Nous conseillons également de se fier aux tarifs pratiqués. L’idéal est de mandater plusieurs bureaux pour son projet BIM et de comparer les prix. En termes de masse salariale et de coûts de fonctionnement, nous avons pratiquement tous les mêmes charges alors si l’un des devis est trois à quatre fois moins cher, c’est louche.
Quel est le second élément sur lequel il faudrait prendre du recul?
Leslie: Cette transition numérique va bouleverser l’ensemble de nos professions. Le responsable technique va ajouter des cordes à son arc en gérant toute la partie numérique de son bâtiment, les services juridiques des régies vont traiter différemment les baux qui seront à présent directement intégrés à des maquettes 3D et les concierges qui sont sur place, vont dorénavant se munir de tablettes pour travailler.
Qu’est-ce que cela implique?
Dylan: La technologie BIM ne cherche pas à remplacer l’humain mais va l’aider à optimiser ses tâches pour qu’il ne soit plus dans l’urgence permanente. Cependant, cela requiert des formations et un investissement.
Leslie: Mais une fois toutes ces informations sur le bâtiment (contrats, historiques des interventions, plans, etc) centralisées en un seul endroit (la maquette 3D), l’effort est ensuite rentabilisé grâce à une maintenance préventive notamment. Concrètement, en sachant que l’on a tel modèle spécifique de chaudière, de telle marque, installé en telle année, avec telle utilisation au quotidien, on peut alors aisément estimer quand celle-ci risque de rendre l’âme et anticiper son remplacement. Cela va totalement repenser les façons de travailler.
Dylan: Si l’on prend l’exemple de la commune de Thônex, qui nous a mandatés pour numériser son parc bâti cette année, une interface d’exploitation va être mise en place dans ses établissements (dont les écoles), afin que les professeurs puissent signaler directement des dégâts. Ce qui préviendra automatiquement un service technique général qui, au lieu de s’occuper d’une seule école, pourra en superviser plusieurs à la fois. Cette commune a donc pris un virage à 180° unique en Suisse pour le moment. Lorsque d’autres entreprises envisageront peut- être de suivre le chemin du BIM, elles devront également prendre conscience de ce qu’implique une transition vers cette méthode. C’est d’ailleurs à ce stade que des experts comme swissbim peuvent jouer leur rôle d’accompagnateur et de facilitateur dans la mise en œuvre du BIM.
