L’appui paradoxal de la loi sur le droit foncier rural
Le propriétaire du Château de Marnand, construit à la toute fin du XVIIe siècle, revient sur les multiples difficultés rencontrées pour restaurer ce bien. D’autant que cette demeure vient d’être classée monument historique.

Le domaine du château de Marnand s’étend aujourd’hui sur plus de 8 hectares. C’est le noyau d’une ancienne seigneurie, appartenant autrefois à la famille de Loys, qui y construisit une maison forte médiévale au XVIe siècle.
En 1698, Johannes Müller, bailli de Moudon, acquiert la seigneurie et édifie le château actuel, appuyé contre la façade nord de la maison forte. Son architecte inconnu dessine un plan régulier et un toit à la Mansart, avec des lucarnes, mais également des fenêtres à meneau, plus vraiment à la mode à la fin du XVIIe siècle.
Vers 1786, un descendant Müller fait exécuter d’importants travaux, attribués à l’architecte bernois Carl Ahasver von Sinner: démolition de la maison haute du XVIe siècle, agrandissement du jardin à la française et édification des deux pavillons d’angle, création de la cour, de la fontaine axiale et de sa niche, construction de l’immense corps de ferme et du portail triple à grilles de fer forgé.

Un pensionnat pour jeunes filles
Dès les années 1880, un pensionnat pour jeunes Anglaises s’installe dans le château. La moitié des grandes pièces sont divisées et deux annexes sont édifiées contre les façades latérales. Au nord prend place une grande salle à manger à la fin du XIXe siècle puis, au sud, l’architecte Louis Bosset élève en 1924 une loggia à colonnes de style Art déco, vitrée ultérieurement. De 1939 à 2020, le domaine appartient à une association chrétienne philanthropique (l’Ange de l’Eternel), qui a surtout ajouté des bâtiments agricoles.
Aujourd’hui, le château et ses dépendances sont en train d’être restaurés dans les règles de l’art par les nouveaux propriétaires, Luca et Ludmilla Bizzozero. Jean-Blaise Gardiol, archéologue spécialisé dans l’analyse des bâtiments et jardins historiques, les accompagne dans ce vaste projet de réhabilitation qui touche tous les bâtiments et les espaces qui les lient.

Le château de Marnand, construit vers 1699, et les constructions annexes («châtelet» à l’entrée, grande ferme de 1786, fontaine, terrasse et pavillons de jardin côté plaine), forment un ensemble architectural et historique remarquable, qui offre un intérêt dépassant largement le cadre régional, et vient d’être classé monument historique. Les sondages, observations et analyses archéologiques effectués ont révélé de nombreux éléments éclairant l’histoire architecturale du château et des aménagements qui s’y sont succédé, ainsi que quelques indices concernant les constructions antérieures.
Les deux façades principales du château, presque identiques, ont vu les toits de leurs avant-corps dotés vers 1900 de pignons en bois découpé. Le plan du bâtiment est simple: un large couloir axial, prolongé par un escalier rampe sur rampe, distribue deux pièces de chaque côté, cela sur deux niveaux. Chaque paire de pièces était chauffée, depuis le couloir, par un poêle commun. Tous ont malheureusement disparu, partiellement remplacés, aux XVIIIe et XIXe siècles, par des cheminées à chambranles de pierre. Une grande partie des menuiseries intérieures ont subsisté: fenêtres, plafonds à panneaux, portes avec leurs serrures et poignées, boiseries.

Rachat par les Bizzozero
Depuis 2020, date du rachat par la famille Bizzozero, la réhabilitation des bâtiments et des espaces extérieurs, effectuée en collaboration avec la Direction des Monuments et Sites, tend à retrouver l’aspect donné à cet ensemble par les grandes transformations de la fin du XVIIIe siècle.
En plus de la restauration des éléments historiques, la totalité des installations techniques ont été intégralement refaites. L’ensemble du site est chauffé par une seule chaudière au bois déchiqueté, les forêts du domaine couvrent 60% de la consommation des besoins énergétiques du site. Une piscine intérieure offre au château un confort auquel aucun autre Monument Historique vaudois ne peut prétendre.
Malgré un soutien infaillible de la part des services du Patrimoine, les difficultés de compréhension et de coordination des autres services de l’État sont malheureusement un réel problème lors de la gestion d’un chantier de restauration d’un monument historique. «La réponse à tous ces problèmes est pourtant bien simple, les normes du XXIe ne peuvent pas s’appliquer à une propriété du XVIIe. C’est une simple question de bon sens», relève Luca Bizzozero. «Le fait d’être soumis à la Loi fédérale sur le droit foncier rural (LDFR), ce qui peut sembler à prime abord comme une contrainte, s’est avéré être une chance. Effectivement, les financements LDFR sont conditionnés aux valeurs de rendements, validées par un expert agréé par le canton, ce qui permet de considérer ce genre de site comme une véritable entreprise et non comme un simple bien d’amateur. La recherche de financement est, également, nettement facilitée grâce à la valeur de rendement» témoigne le propriétaire.

La pérennité du site du château de Marnand est garantie par ses terres agricoles, box à chevaux, forêts, une menuiserie, un atelier de restauration, deux surfaces commerciales, une dizaine d’appartements et plus de 1’000m2 habitables dans le château.