Gabriele M. Rossi - Suisse

« L’architecture doit exprimer quelque chose, éveiller des émotions »

Fondateur du bureau Archilab voici 35 ans, l’architecte Gabriele M. Rossi et ses collaborateurs œuvrent sur une cinquantaine de projets actuellement. Parmi ceux-ci la construction d’un musée privé consacré à l’automobile qui sera inauguré cet automne à Pregny Chambésy. Notre interview exclusive.

Gabriele M. Rossi, fondateur du bureau Archilab
Gabriele M. Rossi, fondateur du bureau Archilab - Copyright (c) Archilab
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Né à Milan dans une famille d’origine florentine, Gabriele Maria Rossi y a grandi jusqu’à ses 18 ans. Fuyant les années de plomb, la famille Rossi débarque en Suisse en 1978. Attiré par l’architecture, Gabriele obtient un Bachelor à l’Atheneaum, l’école d’architecture et de design à Lausanne, fondée par le célèbre Alberto Sartoris (1901-1998), avant de poursuivre par un Master en architecture et urbanisme à la Columbia University à New York.

Il travaille pendant quatre ans au sein du cabinet Cooper Eckstut à New York, où il est chargé de la planification du nouveau quartier de Battery Park City. Durant son séjour aux États-Unis, il collabore avec des architectes renommés tels que Richard Meyer, Bob Stern et Kenneth Frampton.

En 1989, Gabriele M. Rossi revient en Suisse pour un poste à mi-temps d’assistant à la chaire d’urbanisme du professeur Erwin Galantay à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), où il obtient l’équivalence de son diplôme et rejoint la Société des Ingénieurs et Architectes (SIA). Parallèlement, il fonde le cabinet d’architecture et d’urbanisme Archilab. « L’envie de créer un laboratoire d’idées, voilà comment est né Archilab », nous confie-t-il.

Situé en Gruyère, le siège de l'entreprise MJM est une vitrine démonstrative des capacités de construction de son propriétairediaporama
Situé en Gruyère, le siège de l'entreprise MJM est une vitrine démonstrative des capacités de construction de son propriétaire

Fort de 35 années d’activité, Archilab a réalisé plus de 500 projets en Suisse et à l’étranger. Comptant aujourd’hui une trentaine de collaborateurs, le bureau a remporté plusieurs concours prestigieux, dont ceux pour le Port de Lutry, le plan de quartier Les Roseyres à Yverdon, et plus récemment l’Ilôt Reller à Vevey. Archilab œuvre actuellement sur 50 projets.

Citons parmi les plus emblématiques, le siège de la société MSC à Genève, le musée de la Photographie de l’Elysée à Lausanne, la Swiss International School de Dubaï, la Fondation Martin Bodmer à Cologny, la Clinique la Prairie à Doha, ainsi que le nouveau centre médical de la Clinique de Genolier et le musée de l’Automobile de Pregny, actuellement en construction. Des réalisations qui ont été récompensées par plusieurs prix d’architecture.

Celui qui cultive des oliviers en Toscane s’amuse à se décrire ainsi : « Profession agriculteur, hobby architecte. » « Cela a été un parcours parfois laborieux, jamais un long fleuve tranquille, mais j’en suis fier. » Archilab est sans doute un des derniers bureaux d’architecture avec un seul actionnaire. « D’où le fait que l’on arrive à être un peu différent car les décisions sont prises rapidement. Sinon, le risque est d’aboutir à une architecture un peu trop consensuelle. » Gabriele M. Rossi nous confie être entouré d’une équipe de six directeurs et d’un CFO pour gérer la durabilité du bureau. « Mais je vous rassure, je n’ai pas envie d’arrêter », relève Gabriele M. Rossi, qui, à 65 ans, s’entretient en pratiquant de nombreux sports.

Pouvez-vous nous parler de votre démarche, de votre approche de l’architecture ?

Le siège mondial de MSC à Genève, un bâtiment avec trois façades différentesdiaporama
Le siège mondial de MSC à Genève, un bâtiment avec trois façades différentes

Nous avons une démarche atypique que j’essaye de conserver. Aujourd’hui, nous assistons à une certaine homogénéisation de la production architecturale. Il y a un manque d’identité dans la production locale également, je trouve cela très regrettable. Chez Archilab, nous revendiquons ce que je nomme « l’expressibilité ». L’architecture doit communiquer des émotions qui font appel à la sensibilité et parfois même à la spiritualité. J’essaie d’exprimer chaque fois des réalités différentes.

Quels sont vos principes ?

Prenez par exemple le siège administratif du groupe MSC à Genève. C’est à mon sens l’exemple d’une réponse contextuelle. En résumé, il s’agit d’un seul bâtiment avec trois façades représentant trois réalités urbaines très différentes, mais avec une certaine cohérence. La première donne sur un parc avec une peau vitrée, très simple, pour offrir un écran à ce parc et en devenir un miroir. La seconde, la tête d’îlot, donne sur une placette et devient la réponse positive définissant un espace urbain en soi. Enfin, celle côté chemin Rieu avait des contraintes liées à l’îlot légèrement courbé. Nous y avons greffé une seconde peau en verre qui a une fonction phonique. La structure porteuse de cette seconde peau est complètement autonome du reste de la façade et se veut être une réponse à la morphologie du quartier.

Y a-t-il parfois des discussions avec le client pour arriver à une vision commune ?

Réalisé en 2024, le Genolier Innovation Hub est désormais un landmarkdiaporama
Réalisé en 2024, le Genolier Innovation Hub est désormais un landmark

C’est fondamental dans notre métier. Essayer de comprendre ce que le client veut faire. Il y a trois notions cruciales qui structurent nos projets : le temps, l’espace et le client bien évidemment. L’espace est le lieu où l’on construit. La compréhension du lieu reste fondamentale : de quoi est-il composé, urbain, nature, etc. Le temps : il s’agit de comprendre pourquoi ce qui est construit sur un lieu précis est là. Nous avons une responsabilité morale vis-à-vis des générations à venir. Enfin, il s’agit de découvrir ce que le client veut exprimer. Certains tiennent à une certaine discrétion et, à l’inverse, d’autres veulent montrer qu’ils existent. C’était le cas pour l’entreprise MJM à Epagny-Gruyères et pour le Genolier Innovation Hub qui est désormais le landmark (ndlr. un lieu de référence) de la commune. A l’inverse, à Vevey, dans le cadre d’un concours qu’Archilab a remporté, nous voulons fondre les constructions dans leur environnement.

Vous avez votre propre style, votre signature architecturale, notamment une recherche de l’horizontalité quand vous dessinez des villas. Exact ?

Les villas sont des terrains d’exploration assez extraordinaires. Des objets qui, de plus, peuvent être réalisés en à peine 2 à 3 ans alors que pour la plupart des autres types de projet, cela prendra beaucoup plus de temps. Dans ce type de projet, je m’intéresse beaucoup à la relation entre l’extérieur et l’intérieur de l’élément construit. Comment gérer cette transition. J’aime bien dilater cette notion et l’étendre le plus possible. Travailler sur une continuité spatiale. Il en découle une certaine horizontalité. Avec le lac en perspective, je trouve que cela fait du sens. Avec un paysage linéaire, une construction allongée offrira une certaine élégance et s’insère mieux dans l’environnement de nos régions. Cette horizontalité m’aide à m’intégrer le mieux possible dans un lieu.

Comment parvenir à garder votre créativité quand il s’agit de construire des immeubles résidentiels ?

Construit sur l'ancien domaine de Georges Simenon, ce lotissement de 12 immeubles comprend 108 appartementsdiaporama
Construit sur l'ancien domaine de Georges Simenon, ce lotissement de 12 immeubles comprend 108 appartements

Nous cherchons toujours à apporter quelque chose de nouveau dans tous les projets que nous développons au sein de l’agence. Par exemple, nous avons été les premiers à faire des balustrades extérieures vitrées voici près de 30 ans déjà, et ce savoir-faire continue d’inspirer de nombreux projets aujourd’hui. Nous continuons d’innover en essayant, par exemple, de trouver des dispositifs architecturaux qui permettent d’individualiser et privatiser au mieux chaque appartement dans un immeuble.

Vous avez tenté de codifier un certain nombre de paramètres pour répondre aux critères des promoteurs. Avez-vous des exemples ?

Chaque promoteur a ses propres manies. Avec plus de 400 réalisations à notre actif, nous avons eu la chance de travailler avec la plupart des promoteurs de la région. Nous savons ce qui se vend bien et ce qui à l’inverse se vend mal. Nous avons pu en extraire les règles essentielles qui nous ont permis d’avoir notre propre manière idéale d’organiser des appartements pour les immeubles locatifs ou les PPE.

Les architectes sont-ils condamnés à oublier tout geste généreux, non calibré, quand il s’agit d’appartements ?

Menée en 2020, cette deuxième intervention d'Archilab pour la Fondation Bodmer avait pour objectif de créer des espaces pour les collaborateurs et les chercheursdiaporama
Menée en 2020, cette deuxième intervention d'Archilab pour la Fondation Bodmer avait pour objectif de créer des espaces pour les collaborateurs et les chercheurs

Cette tentation peut être forte, mais nous essayons d’amener toujours quelque chose de plus. Derrière le Beau-Rivage Palace à Lausanne, nous sommes parvenus à proposer du résidentiel très original. D’ailleurs, le responsable du service de l’urbanisme de Lausanne nous a écrit une gentille lettre de félicitations à ce propos. Second exemple avec des immeubles à Lutry. Les trois volumes qui forment ce lotissement sont bâtis en contrebas du Garage Zénith, qui fait office d’écran contre le bruit de l’autoroute. Les immeubles déclinent le langage architectural usuel d’Archilab : de grands balcons saillants enchâssés en façade ; des garde-corps en verre ; l’expression des lignes horizontales qui révèlent le dénivelé de la pente. Chaque appartement à sa propre identité.

Existe-t-il des subtilités cantonales, comme celle que vous mentionnez dans votre ouvrage sur les 35 ans d’Archilab, les cages d’escalier comptées dans le coefficient des surfaces dans le canton de Vaud ?

Il est évident que nous devons essayer de bien comprendre le règlement de chaque commune pour arriver à une utilisation de l’espace la plus optimale possible. Chaque commune a son propre règlement des constructions et nous essayons toujours de trouver la solution idéale au sein de celui-ci.

Quelles sont vos réalisations préférées ?

Ce sont toujours celles sur lesquelles nous travaillons actuellement. Nous y mettons toute notre passion.

Vous qui aimez les belles choses, quelles sont les réalisations architecturales qui vous plaisent ?

Situé à Chêne-Bougeries (GE), ce projet comprend une habitation principale et une dépendance pour les invitésdiaporama
Situé à Chêne-Bougeries (GE), ce projet comprend une habitation principale et une dépendance pour les invités

Il y en a énormément. Regardez dans mon bureau, les livres que je possède et vous en aurez une bonne idée (Ndlr. dans ce vaste bureau, des bibliothèques basses regorgent d’ouvrages d’art sur Renzo Piano, Le Corbusier, Maurice Braillard ou encore Mario Botta, pour n’en citer que quelques-uns). Quand j’enseignais à l’Ecole Polytechnique de Lausanne, j’emmenais mes étudiants sur le terrain pour leur faire découvrir l’architecture. Par exemple, je leur demandais de redessiner certaines constructions de la Renaissance pour qu’ils comprennent les règles de l’architecture. Voici quelques jours, j’étais à Rome où j’en ai profité pour redessiner le Panthéon : la proportion, l’équilibre, le couronnement de l’architecture, il y a absolument tout. Cela aide à habituer l’œil aux bonnes proportions. Combien d’architectes ont été dessiner les palais à Rome ? Lorsque je voyage en vacances, si je peux passer une heure ou deux dans une ville, à dessiner un bâtiment que j’admire, quand ma famille me le permet, j’adore. Cela crée une espèce de dialogue entre les différentes générations d’architectes. Cela permet de comprendre tout ce qu’ont voulu exprimer les architectes qui nous ont précédé. C’est fantastique. Avec la photographie, vous n’arrivez pas à retrouver cela.

Vos origines italiennes jouent-elles un rôle dans votre rapport à l’esthétique ?

Le fait d’avoir vécu en Italie m’a virtuellement donné une leçon indélébile d’architecture. Les proportions du nombre d’or sont presque toujours constantes avec ce type d’objet. Elles entraînent l’œil et l’équilibre. Les architectes classiques le maîtrisent avec beaucoup d’aisance.

Dans quel genre de maison vivez-vous ?

Situé en bordure de l'autoroute à Puidoux, le magasin Batiplus propose du mobilier contemporain de designers et d'architectesdiaporama
Situé en bordure de l'autoroute à Puidoux, le magasin Batiplus propose du mobilier contemporain de designers et d'architectes

Alors que je vivais dans une maison sur la commune de Pully, tout en étant en train de divorcer, je faisais construire une villa sur une parcelle que j’avais acquise. Je ne savais pas alors que j’allais finir par m’y installer. J’avais envie de créer « la villa idéale », avec des matériaux qui me plaisent. C’est à chaque fois un immense plaisir de s’y rendre. On dit souvent que l’architecte n’est pas capable de se projeter pour lui-même. Ce n’est pas vrai ! Je l’ai faite avec un souci de qualité et de précision. Après cela, elle m’a tellement plu que j’ai décidé d’y vivre.

À la croisée de l’intuition et de la rigueur, comment résumez-vous l’élan créatif au cœur de tous vos projets ?

Concevoir, c’est engager un dialogue entre la forme et le sens. Derrière les lignes épurées, les volumes audacieux ou les jeux de transparence, il y a toujours l’intention de raconter une histoire, d’en souligner l’émotion. Jamais, il ne faut cesser d’incarner cette vision singulière, ni se priver de la plus belle ambition : celle de refléter l’âme d’un lieu, portée par ce témoin incorruptible et au-dessus de tout : le temps.

UN MUSÉE POUR DES VOITURES DE COLLECTION

Le musée automobile privédiaporama
Le musée automobile privé

C’est cet automne que doit être livré un musée privé qui abritera une centaine de voitures. Il pourra être visité sur demande. C’est un de ses clients suisses, copropriétaire de ZENITH Automobiles (à Sion et Lutry), qui a mis en contact un grand collectionneur du Qatar avec Gabriele M. Rossi. « Nous étions au Polo Club à Gstaad, il cherchait un écrin pour une partie de sa collection, laquelle fait l’objet d’un livre chez l’éditeur Rizzoli. Sa famille distribue de nombreuses marques automobiles au Qatar et à Oman (Ndlr. Aston Martin, Rolls-Royce, Jaguar, Ferrari ou encore Maserati). » Il devrait être possible de le visiter sur rendez-vous ou pour des événements.

Quel défi a-t-il fallu relever pour ce projet ? « Le client ne voulait surtout pas un lieu qui ressemble à un garage, avec des piliers partout et des voitures alignées en peignée. Sa volonté est de mettre en valeur les voitures. Voilà pourquoi il y a des passerelles, des ponts, des routes qui s’apparentent à l’univers automobile. Les volumes s’imbriquent avec des courbes rappelant le monde des voitures. Relevez aussi ces volumes ouverts sur deux étages », nous déclare Gabriele M.Rossi en nous montrant avec fierté la maquette qui trône dans son bureau.

Avant de réaliser le musée automobile genevois, l’architecte vaudois avait aidé son client qatari à collaborer avec la Clinique La Prairie. En effet, son complexe hôtelier « The St. Regis Marsa Arabia Island, The Pearl Qatar » cherchait une clinique pour compléter son offre. Logiquement le bureau Archilab s’était chargé de la conception intérieure des locaux de la Clinique La Prairie à Doha.