L'autre Saint-Valentin de Minamoune
Créations artistiques déjouant les codes, odes au naturel et aux bouquets décalés: Aux Fleurs de Minamoune, Marina Sliti tourne même le dos à la rose rouge, symbole mondial de la fête des amoureux.

La fleur la plus contrefaite au monde, c’est la rose. Stockée dans les frigidaires, elle tient à peine trois jours. Les producteurs essaient aujourd’hui de privilégier leur durabilité, mais nous n’y sommes pas encore. Ils tentent aussi de leur redonner du parfum qui ne sera jamais comparable à celui d’une rose de jardin.» Aux Fleurs de Minamoune, à Carouge, Marina Sliti ne cautionne pas la surenchère du prix de la rose qui embrase le marché à l’occasion de la Saint-Valentin. Ce n’est du reste pas sa fleur préférée. De même l’orchidée, «trop sophistiquée». Comme l’anthurium rigide et vernissé ou les feuilles de philodendron, elle y recourt en notes, tels des contrepoints à ses créations tout en mouvement, souples et poétiques, mais jamais alambiquées.
Si les fleurs et les plantes sont «les agents les plus habiles dans la construction des formes», comme le souligne Emanuele Coccia, philosophe italien auteur de plusieurs ouvrages sur le monde des végétaux, la fleuriste leur donne vie, prône la libération du pétale et dépoussière une inventivité restée longtemps figée dans des codes stricts.
Du snobisme au luxe de la simplicité

Marina Sliti se retrouve dans cette nouvelle vague d’artisans «slow flower», leur goût pour le mélange des variétés, la saisonnalité, l’horticulture locale tant que faire se peut, le marché étant largement trusté par les Pays-Bas où transite l’immense majorité de la production mondiale. Pour elle, c’est toutefois bien moins une affaire d’appartenance à une tendance qu’une réponse à un besoin impérieux. Elle a travaillé pour les plus grandes maisons de la place avant de cofonder, en 1995, Créations MarinAlain. L’adresse de prédilection, à la rue Neuve-du-Molard, d’une riche clientèle locale et internationale et des boutiques de luxe du centre-ville. Un succès qui a fini par se transformer en carcan.
Fin du show off. Histoire de libérer sa créativité et laisser libre cours à sa façon intuitive de composer des arrangements, la fleuriste ouvre, en 2007, sa boutique rue Saint-Joseph, à Carouge. Huit ans plus tard, elle déménage à deux pas de là, rue de la Filature, dans un espace atypique qu’elle convoitait depuis longtemps et qui lui va comme un gant. Dans cet ancien appartement sans décor ostentatoire, elle se sent parfaitement intégrée à l’esprit artisanal qui anime la cité sarde. Dans l’atelier sur cour, au fond du magasin, se mêlent des bulbes, les premières fleurs printanières, des renoncules, des anémones, des espèces un peu oubliées, des branchages, des écorces, des herbes folles, du lierre, des baies, des couleurs, des formes qui se transforment sous ses doigts experts en partitions florales inattendues. On y trouve aussi des pots, des vases ébréchés qu’elle réutilise en les customisant et des bouquets de fleurs séchées qui satisfont un engouement boosté par l’attrait du durable et du naturel. «Cela permet de recycler les invendus et d’éviter les pertes», dit-elle.
Cette Vaudoise d’origine parvient à retranscrire en bouquet l’atmosphère d’un lieu ou d’un événement privé ou public. L’humeur d’une cliente de passage aussi. Elle a cette faculté spontanée d’entrer en résonnance avec les désirs de ses clients, crée pour une mariée brésilienne un bouquet chatoyant orné de plumes carnavalesques, souligne avec respect la personnalité d’un défunt dans ses décors funéraires, cultive avec le même bonheur l’humilité face aux beautés de la nature, la délicatesse et le sens du détail. C’est toujours déstructuré, pictural, sensible. «C’est vrai, reconnaît-elle, je suis très empathique, je marche à l’instinct.»
Le feu sacré, une thérapie
De son travail, Marina Sliti dit volontiers que c’est «un chasse-migraine», un «métier-thérapie», un «anti-stress», même quand elle œuvre à point d’heure. «Je travaille toujours dans le froid, n’attrape jamais de rhume, j’ai de bonnes résistances! Et puis, le végétal est chargé en énergies positives.» Effectivement, il y a dans le frémissement des fleurs et des herbes graciles quelque chose d’un sentiment de présence féconde. Temps retrouvé. Tout le reste est précipitation, communication virtuelle, rythme calqué sur l’horloge des agendas chargés. Besoin, désir, nous en revenons toujours à la nature, à sa fraîcheur, à son génie. «Fleuriste, cet art de l’éphémère, c’est le seul métier que je voulais faire», dit-elle. Elle l’a voulu très vite, depuis l’enfance, depuis qu’elle mettait la main au jardin familial. «Si le feu sacré venait à disparaître, j’arrêterais sur le champ.» Ce n’est pas pour demain. Passion, quand tu nous tiens! Elle se prépare déjà à créer des compositions pour la Saint-Valentin avec «très peu de roses, voire pas du tout». Voilà le vrai luxe.