La magnifique saga Caran d'Ache décryptée
C’est sans doute une des plus belles success stories industrielles genevoises. La voici enfin racontée avec moult détails dans un magnifique livre écrit par Ralph Brühwiler. Vous saurez enfin tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Caran d’Ache.

Ce livre richement documenté sort à point nommé pour être mis sous le sapin de Noël. Il s’agit d’une excellente traduction éditée chez Slatkine d’un ouvrage paru en 2020 chez NZZ Libro Verlag. L’auteur aura consacré près de trois années à cette saga. Il faut dire qu’il n’a pas ménagé ses efforts puisqu’il a même été jusqu’à contacter l’Office fédéral de météorologie et de climatologie pour connaître le temps qu’il faisait très exactement le 10 décembre 1915, date à laquelle les fondateurs de la Fabrique Genevoise de Crayons se sont rendus chez un notaire pour signer les statuts de ce qui allait devenir en 1924 Caran d’Ache. Ralph Brühwiler a derrière lui une longue carrière dans le journalisme, que soit tout d’abord aux «Freiburger Nachrichten», puis à la «St. Galler Tagblatt» et enfin, comme rédacteur en chef de «Der Toggenburger».
Les motivations de l’auteur

Qu’est-ce qui a poussé ce journaliste almanique à s’intéresser à une belle PME romande? Comme il l’écrit très bien dans son avant-propos, «j’ai pris mes crayons de couleur Caran d’Ache et ai participé au concours national de dessin organisé par l’entreprise genevoise pour son centenaire en 2015 sous le slogan «Moi et mes Caran d’Ache». Lors de la remise des prix au Kunsthaus d’Interlaken, j’ai appris que le fondateur Arnold Schweitzer avait un lien avec le Toggenbourg, région dans laquelle je vis depuis bientôt 40 ans. Et c’est ainsi qu’a débuté une recherche passionnante». Tout démarre en 1915 avec ses trois initiateurs Messieurs Edouard Paisant, Albert Duret (qui siège au comité de la toute nouvelle Union Industrielle Genevoise) et Paul Reymond. Alors qu’ils espèrent démarrer rapidement la fabrication de crayons, les choses ne vont pas se dérouler comme prévu.
N’oublions pas qu’ils se lancent alors que la 1ère Guerre mondiale a débuté. L’acquisition des matières premières est loin d’être facile alors. «Le bois, qui provient de l’Etat américain de Virginie, et le graphite, qui vient du Mexique et d’Italie, ne peuvent être obtenus qu’au prix d’efforts coûteux.»
Les augmentations régulières du capital-actions ne vont pas suffire. Il manque notamment au futur Caran d’Ache un spécialiste expérimenté dans la fabrication de crayons. Dès octobre 1920, la start-up change de nom et de direction. Elle se nomme désormais Fabrique de Crayons Ecridor SA, les trois initiateurs démissionnent et sont remplacés par le banquier Henry Fatio, l’homme d’affaires argentin Ernest Bunge et l’industriel Louis Franzoni. «Le nouveau président du conseil a une affinité particulière avec la culture de l’écriture: il possède l’une des plus précieuses collections d’autographes d’Europe, avec des lettres de Rousseau, de Mozart et de Beethoven, des écrits signés de la main de Calvin ainsi qu’un précieux manuscrit de Léonard de Vinci», raconte Ralph Brühwiler. Néanmoins, la société ne peut éviter sa dissolution et sa mise en liquidation en mai 1922.
Qui est le sauveur?

La troisième tentative sera la bonne avec l’entrée en scène d’Arnold Schweitzer. Né à Saint-Gall, il s’agit du petit-fils d’Heinrich Arnold Schweitzer, lequel avait fondé en 1863 la Banque du Toggenbourg, à l’origine de ce qui devint l’UBS en 1912, une fois la fusion avec la Banque de Winterthour effective.
Parti tôt pour améliorer son français tout d’abord à Lausanne, puis à Genève, le jeune homme va devenir en l’espace de quelques années, un agent de change très prospère. Ayant déménagé dans l’Hôtel Beau-Rivage, il sympathise avec une famille russo-allemande, les Bauermeister-Stiffel. Quelques mois plus tard, il épouse Irina Bauermeister. Ce sera elle qui va donner l’idée à son mari d’utiliser le nom «Caran d’Ache». Elle lui rappelle que c’était le pseudonyme d’un caricaturiste russe qui a œuvré en France. Tout en rappelant qu’en russe, ce nom signifie crayon. Avec Nils Andersen comme chimiste en chef responsable de la fabrication des mines et une modernisation du parc de machines, la société part sur de bons rails. Lorsqu’elle convoque la presse en août 1924, elle compte 45 employés qui produisent plus de 28'000 crayons par jour.
Idées de génie

Très malin, Arnold Schweitzer va faire de la publicité son cheval de bataille. Il fera distribuer des crayons Caran d’Ache lors de congrès, s’adresse aux artistes et aux enseignants. Il parviendra à ce que les conseillers fédéraux prennent la pose pour une photo, qui sera reproduite dans la presse, devant le stand de Caran d’Ache à la fameuse Foire suisse des échantillons de Bâle en 1926. Son plus grand coup publicitaire sera l’installation sur le toit d’une superbe Packard 640 d’un crayon de plus de trois mètres de long qui porte le nom de l’entreprise. Une image célèbre, encore utilisée pour illustrer cet ouvrage en couverture.
L’arrivée de nouveaux investisseurs
Sans entrer dans les détails, relevons que le principal actionnaire actuel, la famille Hubscher, est arrivé lors de l’augmentation de capital effectuée en décembre 1929. De quoi permettre à la société genevoise d’élargir considérablement sa gamme de produits. L’arrière-grand-père de l’actuelle présidente avait fait fortune dans le commerce des céréales à Marseille.
