La martienne rouge qui tutoyait les sommets suisses
Une fois par mois, nous vous emmenons à travers des bâtisses et des édifices connus ou moins connus de Suisse. Dans ce numéro, place à la haute montagne avec Simone Weil et la cabane Britannia. Philosophe humaniste et figure de l'engagement intellectuel, celle que l’on surnomme la «Vierge rouge» a été professeure, ouvrière en usine, syndicaliste et militante du Front populaire. Elle a aussi gravi l’un des sommets les plus impressionnants de la vallée de Saas Fee.

Évoquer les « trois Simone », c’est aussitôt convoquer une image. Celle de trois femmes qui ont marqué la France du XXe siècle par leurs convictions et leurs combats. Simone de Beauvoir, Simone Veil et Simone Weil. La première a mis sa vie au service de la cause des femmes. La seconde est entrée dans l’Histoire en faisant adopter la loi légalisant l’avortement. La troisième fait moins parler d’elle que son homonyme. Son influence n’en reste pas moins immense. Le philosophe Alain la surnommait « la martienne ». Frappé par sa radicalité, le général de Gaulle la jugeait « folle ». Pour Albert Camus, elle était le « seul grand esprit de notre temps ». L’auteur de L’Étranger fut l’un des premiers à prendre conscience de l’importance de ses réflexions, raison pour laquelle il fit paraître ses écrits dans la collection qu’il dirigeait chez Gallimard. Considérée parmi les plus importantes du XXe siècle, son œuvre est, dans la série des nourritures intellectuelles, un aliment respiratoire. On y associe toutefois une mise en garde: la personne qui en prendra sérieusement connaissance n’en ressortira pas indemne. Les poumons usés ou desséchés sont donc priés de s’abstenir.
L’épreuve de l’oppression

Qui était cette normalienne agrégée de philosophie, militante syndicaliste antistalinienne ? Simone Weil est née à Paris en 1909 dans une famille bourgeoise libérale très aisée. En 1931, elle demande à enseigner dans une ville ouvrière. Nommée professeure au lycée du Puy, elle donne en parallèle des cours de français et d’économie à des mineurs afin qu’ils aient accès aux connaissances et à la culture. L’hiver, elle ne se chauffe pas et mange des pommes de terre bouillies afin d’offrir une partie de son salaire aux syndicats qui aident les chômeurs et leurs familles. En 1934, âgée seulement de 25 ans, elle entre comme « manœuvre sur la machine » dans une usine pour « toucher du doigt la vie réelle » et servir ceux qui appartiennent aux « couches méprisées de la hiérarchie sociale ». « Davantage qu’une expérience, elle voulait étudier l’oppression de l’homme par l’homme, de l’homme par la machine, explique la pédagogue genevoise Brigitte Glutz-Ruedin, qui lui a consacré un chapitre dans son livre Sept personnalités en Valais (éd. Slatkine). Arrivée à une impasse sur le plan de la pensée théorique, elle désirait se confronter à la réalité ouvrière. »
A l’usine, elle découvre une forme de malheur qui combine la douleur, la détresse de l’âme et la « dégradation sociale ». « Travailler en usine, (ça) a voulu dire que toutes les raisons extérieures sur lesquelles s’appuyaient pour moi le sentiment de ma dignité, le respect de moi-même, ont été (…) radicalement brisées sous le coup d’une contrainte brutale et quotidienne », écrit-elle à une amie. Elle fera aussi des constats effarants : « Quand je pense que les grrrands (sic) chefs bolcheviks prétendaient créer une classe ouvrière libre et qu’aucun d’eux – Trotski sûrement pas, Lénine je ne crois pas non plus – n’avait sans doute mis le pied dans une usine et par suite n’avait la plus faible idée des conditions réelles qui déterminent la servitude ou la liberté pour les ouvriers – la politique m’apparaît comme une sinistre rigolade. » De cette expérience elle tirera son premier grand œuvre, Réflexions sur les causes de la liberté de l’oppression sociale.
De l’avis des philosophes, son œuvre est plus que jamais d’actualité et utile à notre temps marqué par la colère des « gilets jaunes ». « Aujourd’hui comme hier, on répond aux revendications des travailleurs en leur parlant d’argent, analyse Robert Chenavier, philosophe président de l’Association pour l’étude de la pensée de Simone Weil. On leur dit qu’il faudrait augmenter leurs salaires parce que leurs conditions de travail et de vie sont très mauvaises. Simone Weil dit que le malheureux va probablement marcher dans ce sens parce qu’il a aussi besoin d’argent. Mais finalement, est-ce que le salaire, l’argent, est une compensation réelle au malheur qu’il vit ? » Autrement dit, une hausse du revenu des travailleurs au smic pour répondre à la colère des gilets jaunes est insuffisante car elle ne permet pas d’acheter sa dignité ou son âme…
Où peut-on retrouver les traces de cette grande dame en Suisse ? Durant l’été 1929, en séjour dans la station valaisanne de Saas-Fee avec sa famille, Simone Weil fit l’ascension de l’Allalin, 4027 mètres. Les montagnards évoluaient alors dans un univers hostile : pas de téléphone portable pour appeler les secours, ni d’hélicoptère pour hisser un malheureux hors d’une impasse. La montagne était vierge de toute installation, à l’exception d’une cabane du Club Alpin Suisse, seul abri pour passer la nuit en haute altitude. « A l’époque, les cabanes étaient rustiques : fourneau à bois, lampe à pétrole, dortoir aux couvertures rêches, détaille Brigitte Glutz-Ruedin. Un besoin nocturne nécessitait d’affronter la nuit glaciale pour rejoindre le cabanon des WC. » C’est dans cet abri rudimentaire de 34 places que la famille Weil passa une nuit.

Les temps ont bien changé. Aujourd’hui, la cabane Britannia est devenue l’une des cabanes les plus fréquentées des Alpes suisses et le point de départ de la légendaire Route Haute. Entièrement rénovée en 1997, elle compte désormais 134 lits confortables (seuls les quatre murs subsistent, une annexe en béton a été ajoutée), trois salles à manger et des installations sanitaires modernes. L’énergie solaire fournit l’électricité pour l’éclairage et le téléphone, l’eau de fonte des neiges et de pluie étant recueillie. S’agissant de la gestion des déchets, l’accent est mis sur l’écologie : ceux-ci sont triés puis transportés avec les eaux résiduaires dans la vallée, par hélicoptère.
