Le battement d'un monde à part
Dans l’intimité de son atelier genevois, un horloger indépendant façonne le futur à la main et écrit une nouvelle page de son aventure. À travers son tout premier mouvement manufacture, Cédric Johner célèbre trente années de création libre, d’artisanat pur, et trace un sillon singulier dans l’univers horloger. Portrait d’un homme en renaissance.

Depuis plus de trente ans, Cédric Johner sculpte le temps comme d’autres peignent, composent, ou méditent. Devenu horloger par amour du détail et de la matière, il travaille seul, dans un atelier discret, dense, ordonné à sa main. Là, chaque pièce naît de gestes justes, d’intuitions mûries, de métaux polis avec patience. Son univers n’a rien d’industriel : il est intime, sensoriel. À l’opposé du bruit et de la cadence, Cédric Johner pratique l’horlogerie comme une forme d’écoute, dans une démarche excluant tout outillage informatique. « Je travaille à l’oeil », dit-il. Il ne fait pas de plans 3D. Il sculpte, il ajuste, il façonne. Chaque montre est un prototype définitif, unique, une conversation intime entre lui et le temps.
Avant d’être horloger, Cédric était joaillier. Vocation précoce : à 13 ans, il sait déjà. À 15, il entre chez Chopard. Il apprend tout, en observant, en touchant. À 24 ans, il est indépendant. Cette double formation, joaillière et horlogère, se lit dans ses créations : montres puissantes, sensuelles, dont la forme iconique a traversé le temps. Son boitier Abyss, sculpté dans un bloc de cire en 1997 est toujours produit, toujours désiré. C’est devenu sa signature.
UN MOUVEMENT, UN MANIFESTE

Trente ans après ses débuts, Cédric Johner s’apprête à franchir un cap symbolique : la naissance de son premier mouvement manufacture, baptisé CJ-101. « Cela faisait longtemps que mes clients me demandaient un mouvement maison. Mais seul, c’était trop. Un jour, j’en ai parlé avec Julien Tixier, (ndlr horloger indépendant) autour d’un plat du jour. Il m’a dit : on le fait ensemble. » Le projet se concrétise en quelques mois. Johner dessine, Tixier modélise. Les collectionneurs répondent à l’appel. Douze pièces proposées en souscription, toutes vendues en quelques jours. La première série, en palladium occupera l’horloger pendant les quinze prochains mois. D’autres suivront — en or rose, en or jaune.
Le CJ-101 ne se dévoile pas encore dans ses détails. Cédric préfère évoquer sa philosophie plutôt que ses composants : un mouvement ouvert sur l’avant, balancier visible, symétrie avec le cadran, architecture pensée comme un prolongement de la forme Abyss. Il ne s’agit pas d’une simple prouesse technique, mais d’une quête d’harmonie. « Je voulais que ce mouvement me ressemble. Qu’il reflète mon engagement à repousser les limites de la création horlogère artisanale, tout en restant fidèle à l’esprit de liberté et d’excellence qui guide mon travail depuis mes débuts. »
L’HOMME DERRIÈRE LA MONTRE
Le parcours de Cédric Johner n’est pas linéaire. Il a connu la lumière, les salons, les séries. Puis le choc, la rupture, la solitude. Une association ratée avec un investisseur, une entreprise perdue, un infarctus. « J’avais tout, les projets, les machines. Et j’ai tout perdu. Il a fallu tout reconstruire. Lentement. » Il redémarre, seul. Il se concentre sur l’essentiel : fabriquer. À la main, à la pièce. Son atelier devient sa boussole. Même quand tout vacille, il reste l’établi, la matière, et l’envie de faire bien.
Ce recentrage n’est pas un repli. C’est un choix. « Je n’étais pas dans une situation qui me correspondait. Aujourd’hui, je suis dans ma dimension. » Chaque année, il crée une quinzaine de montres. Certaines sur commande, d’autres en liberté. Il grave, il dessine, il fabrique même les poignées de ses écrins. Tout est à l’image de son exigence, de sa liberté créative et de sa fidélité à l’artisanat le plus pur.
UNE RENAISSANCE EN COURS

Depuis peu, un nouvel élan traverse la marque Cédric Johner. Nouvelle identité visuelle, site repensé, présence renforcée. Parmi les déclencheurs de cette dynamique, une collaboration marquante avec Louis Erard, orchestrée par Emmanuel Emch. « Il m’a dit qu’il fallait que je sorte un peu de ma grotte », confie Cédric. Cette incursion dans une édition spéciale, saluée pour son originalité, l’a reconnecté à ses anciens contacts, à des détaillants internationaux, à une lumière médiatique qu’il avait délaissée. « Cette collaboration m’a redonné confiance. Elle m’a aidé à lancer mon projet de mouvement manufacture. »
Mais aussi, Cédric est à nouveau devenu père. Un petit garçon, puis des jumeaux. Une joie simple, une énergie nouvelle. « J’ai changé de rythme. Je ne cours plus. Je fais ce que j’aime. Et je vais de l’avant. »
Le marché semble prêt à entendre sa voix. Au Watches and Wonders, collectionneurs et professionnels ont salué le lancement du mouvement CJ-101. Il n’est plus seul dans sa « grotte » : il inspire, il fédère. Et reste fidèle à ce qui l’a toujours guidé : une vision humaniste de l’horlogerie. « Faire des montres que l’on pourra réparer dans cinquante ans. Créer du beau, du durable, du sens. »