Le petit coin, grand enjeu de l’habitat
Souvent reléguées, parfois taboues, les toilettes occupent une place singulière dans le logement. Derrière ce lieu discret se jouent des questions très concrètes d’intimité, de confort, d’usage et de choix techniques, rarement interrogées autrement que sous l’angle de la seule fonctionnalité.

Dans l’imaginaire domestique, les WC restent un endroit à part. On y va, on en sort (plus ou moins vite), on n’en parle pas. Pourtant, leur place dans l’appartement ou la maison révèle une hiérarchie implicite des espaces. «Il y a des pièces que l’on montre – le séjour, la cuisine – et d’autres que l’on cache», observe Luca Pattaroni, professeur de sociologie urbaine à l’EPFL.
Historiquement, souligne-t-il, l’intimité associée aux toilettes n’a rien de naturel: elle est le produit d’une construction sociale qui s’opère au XIXe siècle, dans le sillage de l’hygiénisme, des normes morales bourgeoises et de la généralisation des réseaux d’eau potable et d’égouts. A partir de là, les toilettes ne servent plus seulement à évacuer les déchets du corps: elles portent désormais un ensemble de valeurs culturelles, de choix spatiaux, ainsi que de contraintes techniques.
Ce point est central. «Les toilettes vont sortir du débat sociétal – au-delà même de la seule distinction entre riches et pauvres, entre ceux qui disposent de toilettes individuelles et ceux qui n’en ont pas – pour devenir une affaire d’ingénieurs et de normes», souligne Luca Pattaroni. Dès le XIXe siècle, on les pense avant tout comme efficaces plutôt que désirables, fonctionnelles plutôt qu’habitables.
Dans les bâtiments contemporains, cette logique se lit encore dans la conception architecturale: toilettes étroites, sans lumière naturelle, souvent reléguées le long des gaines techniques. «Dans les logements aisés, on distingue même toilettes «invités» et toilettes «famille»: les premières sont plus présentables, sans identité trop marquée, presque comme un espace public miniature», analyse le sociologue. Derrière cette mise en scène plus ou moins assumée, demeure aussi une réalité beaucoup plus prosaïque: celle des contraintes réglementaires qui pèsent sur la conception des WC.
«Personne n’a envie d’entendre les passages aux toilettes de ses voisins»
«Quand nous intervenons, la configuration est déjà définie par l’architecte», explique Marcos Sancho, directeur de Perret Sanitaire à Lausanne. Le rôle de l’installateur est alors de rendre le projet techniquement possible et conforme aux règles en vigueur. Cela suppose de maîtriser l’écoulement et l’arrivée de l’eau, la retenue des odeurs, le silence des installations, la justesse des dimensions et la sécurité incendie.
Dans l’habitat collectif, le bruit demeure un enjeu majeur. «Personne n’a envie d’entendre les passages aux toilettes de ses voisins», souligne Roman Sidler, responsable de la communication institutionnelle chez Geberit, grand groupe suisse spécialiste des installations sanitaires. Dès les années 1960, avec la densification de la construction, l’industrie a commencé à développer des solutions pour limiter ces nuisances: forme des céramiques, alimentation en eau, robinetterie, conduites insonorisées. «Le silence ne dépend pas d’un seul élément, mais de l’ensemble du système», note Roman Sidler.
Ces innovations ne suffisent pourtant pas, à elles seules, à rendre une pièce agréable. «Le confort fonctionnel est acquis, mais l’esthétique est rarement pensée dès le départ», constate Emmanuelle Diebold, architecte d’intérieur à Lausanne. Dans sa pratique, elle est parfois sollicitée pour transformer les toilettes. «C’est un terrain de jeu créatif: on peut oser davantage que dans une salle de bains, sans gros travaux.» Les erreurs d’aménagement les plus fréquentes qu’elle constate? «Une lumière trop froide, trop forte, et des murs entièrement carrelés qui rendent l’espace impersonnel.» Elle préconise au contraire des lumières douces, des teintes foncées, du papier peint, des matières chaudes.
Intimité, dignité, responsabilité
Au-delà du visuel, l’expérience est sensorielle. «Des odeurs agréables et une musique douce peuvent jouer un rôle loin d’être anecdotique.» Pour la décoratrice, les toilettes sont un lieu d’intimité qui mérite autant de soin que le reste du logement. «C’est une pièce où l’on passe du temps, dans une forme de retrait et de vulnérabilité: elle engage directement la question de la dignité.» Cette dernière notion est centrale pour Luca Pattaroni. «Avec le vieillissement de la population, un WC trop étroit, mal agencé, peut devenir source de chutes, d’humiliation, voire de dépendance.»
La conception des toilettes touche aussi notre rapport à l’environnement. «Le modèle dominant, c’est: on tire la chasse et tout disparaît», résume Kai Udert, chercheur à l’Eawag, l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies de l’eau. Or ce système rend la récupération des ressources difficile. «L’urine contient beaucoup de nutriments. En mélangeant tout dans beaucoup d’eau, on complique leur valorisation.» La recherche explore donc d’autres voies: séparation des flux, toilettes alternatives, circuits plus courts. «L’idée n’est pas d’être contre le système classique de canalisations, mais de proposer plusieurs autres technologies selon les contextes.»
Les obligations publiques de récupération du phosphore et les normes plus strictes sur l’azote encouragent cet effort. Reste l’acceptation sociale des dispositifs innovants. «La clé, c’est le confort», insiste Kai Udert. Car les toilettes s’inscrivent toujours dans des usages, des représentations et des rapports au corps. Pour Luca Pattaroni, plusieurs forces pourraient demain les replacer au centre des réflexions sur l’habitat: enjeux écologiques et sanitaires, évolution des modèles familiaux, habitat partagé. Derrière une porte que l’on referme vite, c’est ainsi toute une manière d’habiter qui se dessine.