Le siège de la Vaudoise Assurances bientôt rénové
Construit par Jean Tschumi entre 1952 et 1956, ce bâtiment iconique sera entièrement rénové. L’idée n’est pas d’en faire un musée, mais de lui permettre de renouer avec la modernité.

Sur les 2000 collaborateurs actifs dans toute la Suisse, ils sont environ 900 à l’heure actuelle rien qu’à Lausanne. Or, ceux-ci devraient atteindre les 1000 lorsque le futur bâtiment surnommé Cèdre X sera livré (voir l’encadré). Il faut se rappeler que le bâtiment principal avait été conçu il y a plus de 70 ans pour 250 personnes. Pas étonnant que l’assureur ait construit Cèdre 2 dans les années 1980 et racheté par la suite l’immeuble voisin, Cèdre 4.
D’abord la rénovation
« Nous avions pour ambition de commencer par construire le nouveau bâtiment (Cèdre X), puis de rénover le Cèdre 1, mais il a fallu s’adapter à la réalité», commente Olivier Dessauges, chef de la division Corporate Real Estate à la Vaudoise Assurances. En effet, la Vaudoise Assurances devra démarrer par la rénovation du bâti- ment principal. Cela s’explique par le fait que la construction de Cèdre X s’inscrit dans le périmètre de «La Campagne des Cèdres» et comprend d’autres utilisateurs: comme l’International Institute for Mana- gement Development, la Haute école pédagogique du canton de Vaud et la Fondation Maisons pour Etudiants Lausanne. Le projet global du périmètre sera présenté à la population en mars 2024 et devrait être mis à l’enquête en octobre 2024. Bref, dans le meilleur des cas, Cèdre X ne sera pas inauguré avant fin 2027-début 2028.
Œuvre d’art totale

La rénovation du bâtiment Cèdre 1 n’est pas anodine. Conçu par Jean Tschumi, cet immeuble est considéré comme une œuvre d’art totale. Inauguré en juin 1956, «Le Cèdre» va vite susciter l’admiration, notamment grâce à l’harmonie trouvée entre le verre, le béton blanc et la verdure. Sa dernière rénovation remonte à 1990. Il s’agissait alors d’une rénovation complète intérieure et d’une rénovation lourde à l’extérieur pour lutter notamment contre la carbonatation du béton, chantier conduit à l’époque par l’architecte Hans Gutscher. «Nous nous sommes dit: profitons de faire une rénovation en profondeur de ce bâtiment. L’idée n’est pas d’en faire une sorte de musée, mais un immeuble moderne en phase avec son temps. Pour ce faire, nous avons travaillé en étroite collaboration avec l’ancien Service immeubles, patrimoine et logistique (SIPaL), devenu entre-temps la Direction générale des immeubles et du patrimoine (DGIP)», nous résume Olivier Dessauges.
Patrimonial ou pas ?
«Nous avons rapidement identifié une problématique: qu’est-ce qui est patrimonial et donc intouchable? Dès lors, où se situe la liberté d’action? Pour obtenir des réponses précises et documentées, nous avons fait appel au Laboratoire des Techniques et de la Sauvegarde de l’Architecture Moderne (TSAM) de l’EPFL, cofondé par le professeur Franz Graf et la chercheuse Giulia Marino.» Ensemble, ils ont effectué des recherches à l’occasion de l’exposition Jean Tschumi architecte, qui s’est tenue à la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris à l’été 2021. C’est donc logiquement que la Vaudoise Assurances, sur conseil du Conservateur cantonal des monuments et des sites, feu Maurice Lovisa, a mandaté le duo pour rédiger une étude patrimoniale complète devenue par la suite l’ouvrage Le Cèdre Jean Tschumi 1951 – 1956, édité chez Infolio en octobre 2022 (environ 500 pages!).
Le contenu des recherches publiées a servi de guide pour les architectes du concours d’architecture lancé en juin 2020. Présidé par Olivier Dessauges, le jury comprenait notamment l’architecte Marc-Henri Collomb (vice-président du jury), Jean-Baptiste Ferrari (qui a remporté le concours pour Cèdre X), Jean- Daniel Laffely, le CEO du Groupe Vaudoise Assurances, Mikaël Genty, responsable immobilier à la Vaudoise Assurances, Nathalie Follonier, directrice, Karim Abdelatif, directeur RH et Franz Graf.
Utilisateurs consultés
Dans cette société coopérative, l’avis des collaborateurs est par principe pris en compte. Ainsi, une «communauté d’utilisateurs» forte de 25 personnes a été consultée régulièrement. «Elle nous a fait des retours et nous avons tout mis en œuvre pour tenir compte de leurs remarques», ajoute Olivier Dessauges.
Le choix s’est alors porté sur le bureau Itten & Brechbühl (IB), un bureau qui a célébré son centenaire l’an dernier et dont les réalisations récentes les plus emblématiques sont: la Gare Cornavin (GE), la Maison Olympique à Lausanne, le Vortex à Chavannes-près-Renens (VD) ou encore le siège de Scott Sports à Givisiez (FR). «Nous avons développé le projet avec eux, jusqu’au dépôt de la demande de mise à l’enquête en association avec les représentants du Patrimoine cantonal. Il s’agissait de s’assurer que les architectes ne nuisent pas au patrimoine.»
Nombreux défis technologiques

«Ce chantier sera passionnant parce qu’il nous a obligé à être créatifs», constate Olivier Dessauges. En effet, comment faire pour améliorer le confort des utilisateurs dans un bâtiment qui est trop chaud l’été et trop froid l’hiver? Ne pouvant remplacer les menuiseries métalliques, il a fallu trouver des solutions avec l’architecte. Elles passeront par une isolation à l’intérieur. Et des solutions domotiques comme une motorisation des stores, qui s’activeront en fonction de l’ensoleillement. Heureusement, il a également été possible d’isoler les caissons de store. Le maître d’ouvrage a souhaité aussi remettre en état les plafonds actifs. Au moment du projet pour la Vaudoise Assurances, ce type de plafond appelé Franger, du nom d’un ingénieur norvégien, vient d’être introduit en Suisse depuis à peine quelques jours. «Le principe est celui de la suspension à la structure porteuse d’un serpentin en acier alimenté en eau chaude. Les tuyaux transmettent la chaleur par l’intermédiaire d’une surface de diffusion métallique, un faux-plafond fixé d’une manière amovible», peut-on lire dans l’ouvrage de Franz Graf et de Giulia Marino (page 263).
«Le système mis en place était rapidement tombé en panne, relève Olivier Dessauges. Nous allons remettre en activité ce système de plafonds actifs imaginés par Jean Tschumi, mais avec de nouvelles technologies». Idem avec la ventilation: à l’origine, elle soufflait de l’air depuis l’allège en partie basse des fenêtres jusqu’en haut. Imaginée en 1954, cette technologie s’est avérée peu performante. L’exploitant a fini par la désactiver. «Nous remettons en place ce système, mais avec des technologies d’aujourd’hui. Jean Tschumi était un visionnaire», s’exclame Olivier Dessauges.
Enfin, en ce qui concerne les néons qui garnissent les corridors, une solution a été trouvée. Un modèle spécifique à Cèdre 1 est en cours de développement, qui intègre la technologie LED. Son coût global? Dans une fourchette de 25 à 30 millions de francs, y compris près d’un million pour rénover le jardin historique sur la toiture de l’aile.
Déménagement chez Nespresso et Assura
Pendant la durée du chantier, près de deux ans, les quelque 400 collaborateurs présents dans ce bâtiment seront déplacés ailleurs. «Nous avons loué des surfaces dans les anciens locaux de Nespresso (Point Rive à l’avenue de Rhodanie) et chez Assura à deux pas du Siège.»
Pendant le chantier, le bâtiment Cèdre 1 sera entièrement bâché, avec la reproduction d’une œuvre d’art de Nigel Peake, un artiste et architecte d’origine irlandaise qui a déjà œuvré pour la Vaudoise Assurances, un choix de la Com- mission artistique de l’assurance. Fixée sur les échafaudages, cette bâche va utiliser la polychromie créée sous l’impulsion de Jean Tschumi.
Une polychromie créée sur mesure

Il faut savoir que les dirigeants de la Vaudoise Assurances avaient effectué en 1952 un voyage d’études aux Etats-Unis en compagnie de Jean Tschumi afin d’y visiter un certain nombre de réalisations architecturales effectuées pour de grandes assurances. Sur place, la délégation découvre le souci accordé à l’insonorisation des bureaux, au choix des matières et aux subtiles harmonies chromatiques : la polychromie. Comme l’écrivent les auteurs de la «bible» sur Jean Tschumi: «Comme au Cèdre, la polychromie générale joue un rôle crucial dans la perception de la spatialité intérieure, voire de l’architecture tout court». Jean Tschumi se serait inspiré des travaux de Maurice Déribéré, un ingénieur chimiste français, Secrétaire général du Centre d’information sur la couleur.
L’objectif de la mise en couleur des étages destinés aux bureaux est de «créer une ambiance calme dans les locaux de travail, mais réveillée dans les couloirs, les vestiaires, les ascenseurs, ou encore les toilettes par des couleurs plus violentes, afin de maintenir, par ce jeu contrasté, cet état de tension légère dans lequel doit toujours se sentir un être sain, tant au repos qu’au travail», selon des termes repris dans un article de la Gazette de Lausanne du 13 décembre 1956. Toujours est-il que les collaborateurs pourront juger du résultat à leur retour dans ce bâtiment prévu en 2026.
Rappelons enfin que la réalisation de ce bâtiment devenu iconique a permis à l’architecte Jean Tschumi de se voir confier celle du siège mondial de Nestlé à Vevey, puis celle de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) à Genève, avant de décéder prématurément en 1962.
