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Vie pratique - Suisse

Logement: quand le silence devient un luxe invisible

16.03.2026 à 12:46

Voisins, pas, chutes d’objet, vibrations: le bruit s’impose comme l’un des premiers motifs d’insatisfaction dans le logement. Entre lois physiques, malentendus commerciaux et limites budgétaires, le confort sonore reste un chantier délicat.

Aujourd’hui, le confort sonore s’impose comme un critère central de la qualité de vie.
Aujourd’hui, le confort sonore s’impose comme un critère central de la qualité de vie. - Copyright (c) Freepik
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Longtemps, les nuisances engendrées par le bruit, fort, très présent, restaient en arrière-plan, comme si ce problème allait de soi dans nos logements. Aujourd’hui, le confort sonore s’impose comme un critère central de la qualité de vie. En cause, notamment, des rythmes de vie toujours plus soutenus et plus éprouvants pour les oreilles. «Sur l’Arc lémanique, la densité de population augmente. Mécaniquement, il y a plus d’activités sur un même territoire… et donc plus de bruit», décrit Philippe Martin, acousticien chez AER Acousticiens Experts à Lausanne. A cette pression démographique s’ajoute un tournant plus récent. Télétravail et période covid ont en effet profondément modifié notre rapport à l’habitat. «Ces dernières années, les gens ont passé beaucoup plus de temps chez eux et ont été davantage confrontés au bruit des voisins», poursuit Philippe Martin.

Même constat, plus nuancé, du côté de l’EPFL. Hervé Lissek, maître d’enseignement et de recherche et expert en acoustique, évoque lui aussi un possible «effet covid», lié à la baisse temporaire des bruits de trafic et d’activités, qui a pu renforcer la perception du silence et, par contraste, celle des nuisances. «Le calme est rare et notre environnement est très sonore», résume-t-il.

Le grand malentendu

Une partie du malaise sonore domestique tient à une confusion tenace. Beaucoup imaginent qu’un simple panneau en mousse suffira à régler le problème. Or le traitement acoustique intérieur, par absorption, à l’aide de matériaux poreux ou de dispositifs dédiés, vise à réduire la réverbération du son dans une pièce. L’isolation acoustique, elle, cherche à empêcher le son de passer d’un volume à un autre. «Les mousses ne règlent pas le problème principal qui est d’entendre ses voisins», insiste l’acousticien Philippe Martin. Hervé Lissek confirme: «Le grand public confond presque systématiquement absorption du son et isolation acoustique».

La première améliore le confort interne; la seconde, elle, ne relève pas d’un simple habillage. Elle suppose de la masse, des éléments du bâti séparés les uns des autres, de façon à empêcher les vibrations, et donc les bruits, de se propager d’une structure à l’autre, et une mise en œuvre sans faille. «Une partie du problème vient du marketing: on vend des solutions «faciles» que les gens achètent en pensant se protéger des voisins… alors que cela ne règle pas le passage du son à travers les parois», regrette le spécialiste de l’EPFL.

Comprendre le son, c’est déjà en saisir les mécanismes. «Le son, c’est d’abord une vibration de l’air», rappelle Hervé Lissek. Lorsqu’une onde sonore rencontre une paroi, elle peut la mettre elle aussi en vibration: celle-ci devient alors, en quelque sorte, un «haut-parleur» qui réémet le bruit plus loin. Pour limiter ce phénomène, la loi de masse s’applique: plus un élément est massif, mieux il isole. Mais les basses fréquences (graves, d’un système audio, des pompes à chaleur, du trafic ferroviaire) restent difficiles à contenir. «On ne peut évidemment pas changer les lois de la physique», note le chercheur.

A côté des bruits aériens (voix, télévision, etc.), les bruits d’impact (pas, vibrations de plancher, chaises déplacées) se transmettent par la structure même du bâtiment. Philippe Martin observe que «dans certaines constructions plus anciennes, les gens se plaignent beaucoup des bruits de choc». Pour y remédier, le principe clé est le découplage: plancher posé sur une couche souple, fixations non rigides, dispositifs d’amortissement. «Toute vibration se transmet dès que les éléments sont solidement connectés», explique Hervé Lissek.

«Acoustiquement, on ne fait souvent rien»

«Beaucoup d’entreprises du bâtiment ont encore une compréhension partielle de la propagation du son», estime Philippe Martin. On traite un tuyau bruyant mais pas son point de fixation; on ajoute un matériau absorbant mais la transmission se fait ailleurs. Dans les rénovations, en outre, l’enjeu énergétique domine. «Acoustiquement, on ne fait souvent rien», constate-t-il. Les normes de protection contre le bruit dans le neuf ne se sont véritablement généralisées qu’à partir de la fin des années 1980. L’ancien parc immobilier, majoritaire, présente des niveaux de performance très variables. Et même lorsque les valeurs mesurées sont correctes, la perception varie d’un individu à l’autre. «L’acoustique présente une forte dualité entre part objective et part subjective», souligne Hervé Lissek. Fatigue, stress, moment de la journée ou contexte culturel influencent la gêne ressentie.

Les nuisances les plus irritantes ne viennent pas toujours des murs mitoyens. Chasses d’eau, colonnes d’évacuation, gaines de ventilation jouent un rôle majeur. Dans sa pratique, l’entreprise Expert Isol à Yverdon-les-Bains intervient notamment sur l’isolation phonique des conduites sanitaires et de ventilation. Elle distingue les bruits d’écoulement et les bruits d’impact dans les évacuations, ainsi que les bruits liés à la circulation de l’air et aux phénomènes de résonance dans les systèmes de ventilation. Des solutions existent (enveloppes lourdes et souples autour des tuyaux, matériaux absorbants spécifiques) mais leur efficacité dépend du système dans sa totalité. Si la descente est mal désolidarisée de la structure, le bruit se propage malgré le traitement. Là encore, sans vision d’ensemble, le bruit trouve son chemin.

Lorsqu’un problème est identifié, les solutions vraiment efficaces peuvent impliquer de lourds travaux: doublage avec isolant et plaques massives, faux plafond désolidarisé, plancher flottant. Mais ces interventions représentent vite plusieurs centaines de francs par mètre carré. Et elles ne suppriment pas tout: on peut réduire le bruit aérien et continuer à percevoir les chocs, ou inversement.

Du côté de la recherche, des pistes émergent pour traiter le défi des basses fréquences: absorbeurs actifs, méta-matériaux aux géométries complexes. Mais Hervé Lissek tempère: il s’agit de progrès ciblés, non d’une révolution immédiate. Reste une dimension souvent oubliée: nous sommes tous producteurs de bruit. Fixer une télévision au mur peut transmettre davantage de vibrations qu’un appareil posé sur un meuble. Le confort sonore s’inscrit aussi dans nos comportements quotidiens.