Neuchâtel, laboratoire du coworking de demain
Les bureaux du canton changent de visage. Là où autrefois s’étendaient des plateaux vides s’ouvrent désormais des espaces partagés, vivants et connectés. De quoi redonner un souffle aux immeubles des centres-villes et une nouvelle forme de flexibilité aux travailleurs nomades.

Et si le bureau du futur était déjà là, à deux pas de chez vous? Né d’un simple désir de partager un espace et des idées, le coworking est devenu en moins de vingt ans un symbole mondial du «FlexOffice», un modèle de travail fondé sur la flexibilité, la communauté et la durabilité. Le mouvement initié par les Etats-Unis a finalement pris racine dès 2007 en Suisse, à Zurich plus exactement, grâce à la marque Citizen Space. Et ce, avant de se structurer véritablement avec la création de Coworking Switzerland en 2015, une association nationale qui fédère aujourd’hui plus de 150 membres (exploitants) à travers le pays et au Liechtenstein.

Si les plus pessimistes n’y voyaient qu’un simple effet de mode passager, le modèle s’est avéré durablement séduisant auprès des indépendants, start-ups, PME et grandes entreprises. Celles-ci surfant sur la vague mondiale de démocratisation du télétravail. Pour preuve: entre 2020 et 2023, selon le cabinet Wüest Partner, le nombre d’espaces de coworking du pays a progressé de 67% et ne se contente désormais plus seulement des centres urbains mais se rapproche des lieux de résidence, en périphérie, pour poursuivre sa phase de croissance. Et bien que le coworking ne représente pour l’heure qu’1% du marché total de bureaux en Suisse, ses prestataires ont fait part (dans un sondage mené en début d’année) de leur confiance pour augmenter cette proportion à 6-10% à terme et 70% des interrogés anticipaient des perspectives commerciales positives ou très positives pour l’exercice 2025.
Du «squat créatif» à un réseau étendu
À l’échelle régionale, un acteur illustre parfaitement cette dynamique: Coworking Neuchâtel, dont l’aventure a démarré en 2014, presque par hasard. «Quelques années plus tôt, alors que j’assistais à une conférence en tant que consultant en innovation, j’ai découvert ces nouvelles formes de collaboration et l’idée a germé. Il fallait développer un environnement professionnel partagé, à moindre coût, propice au réseau et à l’apprentissage sur Neuchâtel», raconte Sedat Adiyaman, fondateur de Coworking Neuchâtel. Les débuts de l’association se muent alors en test à travers un espace expérimental, presque assimilable à un «squat créatif» aménagé avec du mobilier récupéré et des locaux prêtés. Mais devant l’engouement des utilisateurs du canton, la structure se professionnalise en 2018, avec la création d’une SARL, venant compléter l’association initiale afin de gérer la centaine de membres et le développement de trois sites totalisant plus de 1500 m2. Un premier espace ouvre ses portes au coeur de Neuchâtel, installé dans le bâtiment historique de La Poste. Un second à La Chaux-de-Fonds, récemment relocalisé pour mieux répondre aux besoins des usagers. Puis, en juillet dernier, un troisième site est fraîchement inauguré dans la zone piétonne des commerces neuchâtelois, sous le nom de Coworking Blockchain Neuchâtel (CBN).

Le Covid, catalyseur de transformation
Outre la liste de ses adresses qui s’est allongée avec le temps, Coworking Neuchâtel a profité de cette décennie d’expérience pour adapter son offre aux nouveaux usages. Des habitudes bouleversées par la pandémie de Covid-19 notamment... «Pendant la crise, nous avons joué un rôle de refuge pour de nombreux employés de la région, ce qui a mis un coup de projecteur sur notre activité. Certains se sont rendu compte que ces espaces de coworking pouvaient être un compromis idéal entre maison et bureau. Les indépendants cherchaient un cadre professionnel, tandis que les PME, elles, découvraient la souplesse du modèle», se remémore Sedat Adiyaman.
Bien que quantité d’entreprises soient revenues en arrière par la suite, certaines équipes tendent dorénavant de plus en plus vers des bureaux de type satellites. «Nous hébergeons par exemple une entreprise suisse-allemande de cybersécurité qui voulait un ancrage à Neuchâtel», indique le fondateur. «Ce genre de demande se multiplie car les sociétés souhaitent avoir une présence locale, un réseau étendu et de l’agilité sans devoir s’installer durablement.» D’ailleurs, loin des clichés que véhicule le coworking dans l’imaginaire collectif, agrémenté de toboggans et babyfoots en tous genres, Coworking Neuchâtel propose de grands espaces ouverts et collectifs mais également des bureaux privatifs pour le respect de la confidentialité. Sedat Adiyaman commente: «Nous n’avions pas intégré ces éléments en termes d’ergonomie de travail au départ et cela manquait cruellement à nos espaces. Nous avons donc dû modifier notre offre en fonction de la demande».
Un hub technologique au coeur de Neuchâtel
Autre besoin marqué qui s’est révélé au cours de ces dernières années: celui d’un lieu dédié à la blockchain. Thématique méconnue et parfois incomprise car disruptive (à l’image du coworking), celle-ci a donc associé son réseau à celui de Coworking Neuchâtel pour créer le Coworking Blockchain Neuchâtel (CBN), un lieu novateur inauguré en juillet dernier. Installé dans un ancien magasin de chaussures, le CBN a su transformer un immeuble situé rue St-Maurice 9, en plein coeur de Neuchâtel, en bâtiment hightech qui réunit entrepreneurs du numérique, acteurs de la blockchain, start-ups en IA et partenaires institutionnels.

Le projet a été soutenu par le Canton et la Nouvelle Politique Régionale (NPR), un programme fédéral et cantonal destiné à stimuler l’innovation économique dans les régions. «Il a fallu trois ans pour que le projet aboutisse. Entre autres parce que trouver un immeuble cohérent avec nos envies constituait un réel défi car lorsque l’on parle de coworking et de blockchain, une certaine appréhension est perceptible chez les bailleurs», explique Sedat Adiyaman. D’autant que la faillite du géant WeWork fin 2023 n’a pas aidé à rassurer les interlocuteurs. Néanmoins, Sedat Adiyaman et ses collaborateurs ont finalement trouvé leur perle rare. Sur quatre étages rénovés, le site du CBN offre depuis cet été des bureaux privés, des bureaux nomades ou fixes, une salle de conférence de 70 places, un coin de restauration et une connexion directe à un data center sécurisé de La Chaux-de-Fonds.
Le coworking s’ouvre au grand public
Au rez-de-chaussée du CBN, un concept inédit en Suisse est venu s’ajouter au projet: le Coffice, un café-coworking où l’on paie à l’heure plutôt qu’à la consommation. «L’idée, c’est de rendre le coworking accessible à tous», détaille Sedat Adiyaman. «Tu viens, tu paies 6 francs de l’heure, tu bois ce que tu veux, tu travailles et tu rencontres des gens.» Le lieu est pensé comme une porte d’entrée vers le monde du coworking. Un barista (ou «coffista») accueille les visiteurs, explique les événements en cours et facilite les connexions. Un distributeur de bitcoins (BTM) permet même d’expérimenter l’achat ou la vente de cryptomonnaies, en lien avec les thématiques du site.
Traversant, le rez-de-chaussée se compose par ailleurs de deux entrées. Celle donnant directement sur le Coffice et l’autre, sur le partenaire de connectivité de CBN (Ello communications, Sunrise). Le but étant que les univers se mélangent. Tout comme lors des divers événements publics qui animent à présent l’endroit: Crypto Talks, Brain2Brain, FireNight ou encore des afterworks avec la Maison de l’Absinthe. Des moments qui renforcent la visibilité de l’écosystème et attirent un public varié (étudiants, curieux, freelances et entrepreneurs). Des réunions internes (Halloween, souper de Noël collectif, TEDx Neuchâtel) renforcent quant à elles les liens entre les membres. Pour finir, la flexibilité des formules permet à chacun de trouver sa place (abonnement mensuel, espace nomade ou simple passage par le Coffice). Coworking Neuchâtel semble ainsi avoir trouvé la recette du succès avec déjà 80% de taux d’occupation.

Une «faune humaine» qui fait la différence
Mais derrière les mètres carrés, Coworking Neuchâtel revendique avant tout une philosophie humaine et sociale. «On ne travaille pas pour remplir des surfaces immobilières mais pour des bipèdes», plaisante Sedat Adiyaman. «Les gens viennent pour l’infrastructure mais ils restent pour les rencontres.» L’entreprise mise de ce fait sur la création de communautés vivantes et intergénérationnelles, sans spécialisation sectorielle. On y croise des coachs, des développeurs, des designers, des experts blockchain, des étudiants, des consultants. «Une drôle de faune», comme aime le dire son fondateur.
Fort de cette réussite, Sedat Adiyaman reste cependant mesuré quand il s’agit d’expansion. «Nous voulons grandir par paliers, pas à tout prix. Le coworking, c’est une aventure humaine avant d’être entrepreneuriale. Nous devons nous assurer que chaque site soit riche en interactions et en vie tout simplement. » Entre innovation technologique, reconversion urbaine et valeurs communautaires, le coworking du futur cumule donc les bons points pour s’imposer à terme comme levier d’attractivité et de résilience pour le canton de Neuchâtel. À suivre.
