Architecture

Redécouvrir le Fribourg contemporain

Un ouvrage impressionnant présente une centaine de réalisations construites en ville de Fribourg entre 1950 et 2000. Très bien documenté et illustré, ce document permet de redécouvrir l’évolution de certains quartiers.

Ambiance Jacques Tati au sein du pavillon de l’Institut de physique et de physiologie de la Faculté des sciences (1964-1968)
Ambiance Jacques Tati au sein du pavillon de l’Institut de physique et de physiologie de la Faculté des sciences (1964-1968) - Copyright (c) RAC Alain Kilar
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Comme le rappelle en introduction la conseillère d’Etat Sylvie Bonvin-Sansonnens, cette publication est l’aboutissement d’un long travail d’inventaire qui a débuté dans les années 1990 avec le recensement de l’architecture contemporaine.

Le syndic de la Ville de Fribourg, Thierry Steiert, poursuit en résumant la trame historique parcourue par cet ouvrage monumental bilingue: «Au milieu du 19e siècle, une partie de ses enceintes et de ses tours défensives a été démolie, laissant la cité s’étendre en rase campagne (...). Des rangs de maisons d’origine médiévale ont fait les frais du désir de rénovation urbaine (...). Le fait que les tours du centre ville et les lotissements des années 1960 au Schoenberg soient désormais classés, eux aussi, comme patrimoine culturel peut surprendre. Les constructions issues des décennies de haute conjoncture (...) étaient considérées jusqu’à peu comme de piètre qualité. Entretemps, le Conseil communal a reconnu que dans la masse de ces immeubles érigés à la hâte, se trouvaient plusieurs édifices de grande qualité dont certains avaient même un intérêt national.» Et de conclure: «La présente publication révèle les qualités de cette culture du bâti en ville de Fribourg».

Le rôle des concours

La Tour de la Bâloise (1964-1966) mesure 38,3 m avec son attique. Un record qui sera battu avec le projet de la tour Invictus, dont le chantier s’est ouvertdiaporama
La Tour de la Bâloise (1964-1966) mesure 38,3 m avec son attique. Un record qui sera battu avec le projet de la tour Invictus, dont le chantier s’est ouvert

Comme le rappellent cinq architectes, membres SIA de la section Fribourg, «bon nombre d’ouvrages sont issus de concours d’architecture et/ou d’ingénierie dont les lauréats, Marcel Colliard, Pierre Dumas, Beda Hefti, Charles Passer, Jean Pythoud et tant d’autres sont devenus des figures incontournables du paysage bâti fribourgeois. Le concours est un outil précieux pour le renouvellement de nos professions et pour la formation dans nos domaines». On y apprend que le premier concours d’architecture y a été organisé en 1895 par la Ville pour le plan d’aménagement du boulevard de Pérolles. «Nous estimons à ce jour qu’environ 300 concours ont été réalisés dans le canton depuis 128 ans». Et Alexandre Clerc, Dominique Martignoni, Eric Pichonnaz, Muriel Rey et Nicolas Yerly d’ajouter: «Le large public auquel est destiné cet ouvrage ne verra plus de la même manière des quartiers comme le Schoenberg, Beaumont ou le Jura. Au fil des pages, il devient plus évident, dans certaines réalisations, de percevoir l’influence des grands maîtres de l’architecture moderne».

Enfin, les deux auteurs de cette «bible» de l’architecture contemporaine de la Ville de Fribourg, Christoph Allenspach et Aloys Lauper, rappellent qu’il y a trente ans déjà, s’achevait le recensement de l’architecture contemporaine du canton pour la période 1940-1993. La commission en charge de ce recensement avait examiné quelque 550 ouvrages d’architecture et de génie civil, parmi lesquels 181 furent retenus et publiés dans un rapport en mai 1994.

Croissance folle

L’empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié était venu visiter les installations de la Brasserie Beauregard (1959-1961) le 22 octobre 1966, malheureusement détruite depuisdiaporama
L’empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié était venu visiter les installations de la Brasserie Beauregard (1959-1961) le 22 octobre 1966, malheureusement détruite depuis

En préambule, il convient de rappeler qu’une partie de ce bâti a été réalisée dans l’urgence. Il fallait alors faire face à une augmentation de la population de 33% en ville de Fribourg, entre 1950 et 1970. Fribourg est confrontée à une grave pénurie de logements depuis les années 1940. «Pour pallier les moyens financiers limités des locataires, il faut standardiser le bâti et construire en série avec des matériaux et des modes de faire plus économiques».

Ce ne sera qu’en 1946 que le Conseil communal mettra en place une commission d’urbanisme. On va voir alors émerger une architecture se situant entre ce que l’on a nommé la Nouvelle Tradition et le Classicisme structurel. A Fribourg, la Nouvelle tradition est introduite par quelques architectes bernois et zurichois travaillant pour des coopératives d’habitation, en particulier Willi Jenni et Willy Bruggmann. Tandis que le Classicisme structurel, d’inspiration française, s’est exprimé via Denis Honegger, élève d’Auguste Perret et de Le Corbusier. Et les auteurs de mentionner à ce propos le bâtiment de l’université de la Miséricorde, la cité paroissiale du Christ-Roi ou encore la tour de huit niveaux (place de la Gare 15).

La halle de brassage de la Brasserie Beauregard avait été conçue par l’architecte Werner Stücheli. Elle a hélas été démolie durant l’automne 1993diaporama
La halle de brassage de la Brasserie Beauregard avait été conçue par l’architecte Werner Stücheli. Elle a hélas été démolie durant l’automne 1993

«Il ne faut pas oublier que la sauvegarde de la Vieille-Ville et la protection de son tissu médiéval et de ses maisons historiques ne faisaient pas encore l’objet de débats. Les quelques rares personnes qui militaient dans ce sens n’ont pas été entendues. (...) La Banque de l’Etat de Fribourg, l’actuelle Banque cantonale de Fribourg, fait démolir le magnifique Grand Hôtel Continental pour y construire une succursale moderne à l’entrée de Pérolles».

L’empreinte de Le Corbusier

Le siège principal de la Banque de l’Etat de Fribourg (Banque cantonale de Fribourg dès 1996) est le fruit d’un concours d’architecture remporté par Mario Botta, alors encore au début de sa carrière en 1977diaporama
Le siège principal de la Banque de l’Etat de Fribourg (Banque cantonale de Fribourg dès 1996) est le fruit d’un concours d’architecture remporté par Mario Botta, alors encore au début de sa carrière en 1977

A Fribourg, succédant aux architectes du Neues Bauen et de la Nouvelle Tradition, l’architecte Marcel Colliard (1907-2008) va marquer de son empreinte le centre-ville: l’agence de la Banque de l’Etat au boulevard de Pérolles, les immeubles locatifs Antiglio et Soleya (rue Saint-Pierre 2-4), cinq bâtiments de la rue Saint-Pierre 6, 8, 10, 12 et 18) et les tours de la Bâloise Assurance et de la Poste.

Autre «star» de l’architecture fribourgeoise, Georges Pierre Dubois (1911-1983), ancien collaborateur de Le Corbusier, qui sera mandaté par la brasserie du Cardinal pour sa nouvelle halle d’embouteillage (1963-1965). L’édifice compte désormais parmi les bâtiments industriels modernes les plus remarquables de Suisse.

La Cité paroissiale du Christ-Roi (1951-1953) a été conçue par Denis Honegger, disciple d’Auguste Perretdiaporama
La Cité paroissiale du Christ-Roi (1951-1953) a été conçue par Denis Honegger, disciple d’Auguste Perret

D’après les auteurs de cet ouvrage, Jean Pythoud (1925-2020) fut l’architecte le plus créatif. Il va ainsi dessiner des plateaux de seulement 300 m2 où il glisse quatre appartements traversants, bien éclairés, de trois et quatre pièces, sans couloir. Avec le bureau des Architectes associés Fribourg, il va ériger d’autres bâtiments exceptionnels comme ceux de l’Institut Notre-Dame de Jolimont (avenue Beauregard 5 et chemin de Jolimont 2, 1965-1973), et diverses maisons familiales qui figurent aujourd’hui à l’inventaire des bâtiments dignes de protection.

La banque de Mario Botta

On retrouve bien là le style de l’architecte tessinois qui apprécie les formes arrondies et leur symétriediaporama
On retrouve bien là le style de l’architecte tessinois qui apprécie les formes arrondies et leur symétrie

«Dans les années 1975-1990, peu de bâtiments notables sont réalisés à Fribourg, dans le domaine privé comme public. (...) Le bâtiment le plus remarquable de ces années-là est sans conteste la Banque de l’Etat de Fribourg (boulevard de Pérolles 1, 1977-1982). Le jeune Tessinois Mario Botta, vainqueur du concours suisse, y construit son premier bâtiment d’envergure, projet qui a marqué le début de sa carrière internationale». Des pages 44 à 403, les deux auteurs passent ensuite en revue pas moins de 103 réalisations. Un tableau récapitule ceux-ci en les classant par date de construction, la dernière étant la chapelle conventuelle Notre-Dame du Mont-Carmel (1999-2000) au chemin Montrevers 29. Certains bénéficient de deux pages (du fait des traductions en allemand de chaque texte), tandis que d’autres sont présentés sur quatre, voire six pages, telle la Cité paroissiale du Christ-Roi (1951-1953) au boulevard de Pérolles, «un projet ambitieux aux dimensions prophétiques», ou encore la Cité Schoenberg-du-Milieu (1962-1966), l’ensemble résidentiel des Hauts de Schiffenen (1973-1985) que l’on doit à feu Philippe Joye, l’architecte devenu conseiller d’Etat à Genève ou encore le siège principal de la Banque de l’Etat de Fribourg (1978-1982) dû à Mario Botta. Ce dernier avait remporté en avril 1977 le concours d’architecture. «J’aimerais que ce bâtiment devienne un endroit typique de la ville, une sorte de point de référence», avait-il déclaré.

«La Banque de l’Etat est la première grande commande passée à Mario Botta qui dote le centre-ville de Fribourg de sa deuxième réalisation remarquable et remarquée depuis la construction de l’Université de la Miséricorde (1938-1941) par Denis Honegger et le bureau Fernand Dumas», écrivent les auteurs.

Jo Siffert, promoteur

Peu de gens savent que l’ancien pilote automobile Jo Siffert fut également un développeur. Ici, l’immeuble situé rue de Romont 29, lequel abrita le Bon Géniediaporama
Peu de gens savent que l’ancien pilote automobile Jo Siffert fut également un développeur. Ici, l’immeuble situé rue de Romont 29, lequel abrita le Bon Génie

Parmi les découvertes de ce beau livre, la fiche consacrée à l’immeuble rue de Romont 29 à Fribourg, dont on apprend que le maître d’ouvrage d’origine n’était autre que le pilote automobile Jo Siffert, mort dans un accident lors d’une course en Angleterre le 24 octobre 1971, deux semaines après avoir obtenu l’autorisation de construire. Ce bâtiment fut le 8e magasin Au Bon Génie du pays, ouvert le 5 septembre 1972.

A la fin de l’ouvrage, les auteurs présentent de manière schématique un tableau citant les 21 concours d’architecture, d’urbanisme et de génie civil en ville de Fribourg, entre 1950 et 2000. Cela représente 553 projets, l’Université du plateau de Pérolles (1996-1997) en ayant reçu 125 à elle seule.