Bâti genevois

Réemploi des matériaux, le passage à l'acte

A l'occasion d'une conférence de CGI Conseils, la question du cycle de vie de nos composants de construction a été abordée par un panel d'intervenants confrontés au quotidien à ces nouveaux enjeux.

Le réemploi du béton sert par exemple de sous-couche sous les voies du tram
Le réemploi du béton sert par exemple de sous-couche sous les voies du tram - Copyright (c) DR
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Construction, démolition, reconstruction, démolition à nouveau... «Aujourd’hui, nous sommes de plus en plus amenés à bâtir la ville sur elle-même», s’est alarmé Francesco Della Casa, architecte cantonal de Genève, lors d’une conférence de CGI Conseils en mai dernier. «Pourtant à une époque pas si lointaine, le réemploi et la construction allaient de pair. Il n’y a qu’à observer les différentes couches d’histoires qui composent nos monuments», poursuit l’expert en citant la Mosquée-Cathédrale de Cordoue dont les colonnes et chapiteaux auraient été récupérés de ruines romaines. Une habitude durable finalement remplacée par une construction davantage linéaire (construction et démolition sans tri des composants). Et ce, dès la fin des années 20, avec l’invention à New-York de la boule de démolition.

Un mal encore méconnu

Le bon sens incite à changer de paradigmediaporama
Le bon sens incite à changer de paradigme

Depuis lors, le secteur de la construction a conservé le même paradigme et peine à réintroduire ce concept de réemploi des matériaux dans la pratique. «A Genève, 5 millions de tonnes de déchets ont été produites en 2019, dont 4,5 issus de chantiers. Or, nous n’avons plus d’espace disponible dans nos décharges, nous les exportons en France voisine. Il suffirait d’un changement normatif de l’autre côté de la frontière pour que nous nous retrouvions avec une montagne de déchets à gérer. C’est extrêmement périlleux», complète l’architecte cantonal. Au-delà d’une réduction du volume de déchets mis en décharge, la perte de savoir-faire dans les métiers de la restauration/rénovation en Suisse a elle aussi été pointée du doigt: «Dans nos processus actuels de construction, l’architecte doit déléguer toutes sortes de tâches à des sous-traitants en cascade, qui travaillent tous de manière cloisonnée, sans unité globale. Dans le réemploi, au contraire, le concepteur joue un rôle central et intègre cette composante durable sur l’ensemble des phases de construction.» Il y a donc urgence à (ré) agir et la Dre Miléna Bastien Masse, ingénieure civile et collaboratrice scientifique de l’EPFL (école polytechnique fédérale de Lausanne) formule le même constat.

50% des ressources naturelles mondiales étant utilisées pour la réalisation de matériaux de construction, il s’agirait à présent d’intégrer le réemploi dans les conceptions. Ceci afin que les bâtiments construits soient facilement démontables pour leurs successeurs. «Ces dernières années, de gros efforts ont été consentis sur les questions opérationnelles de nos parcs immobiliers, principalement pour réduire la consommation d’énergie des bâtiments (en isolant ou avec des systèmes plus efficaces). Il faut maintenant s’attaquer à celles nécessaires à la construction-même du bâti», appuie la chercheuse. Concrètement, cela consisterait à adopter de nouvelles méthodes de conception, ne plus partir d’une page blanche mais d’un stock d’éléments imposés. «Mais nous n’en sommes qu’aux balbutiements» d’après Miléna Bastien Masse.

Vers des chantiers exemplaires

Malgré tout, si du côté de la construction neuve, les cas suisses de réemploi de matériaux ne sont pas encore légion, dans la rénovation, les exemples se multiplient peu à peu. Consciente de ces problématiques, la régie immobilière Pilet & Renaud a tenté l’expérience sur un de ses chantiers terminé récemment et a partagé ses conclusions. «Cette réflexion est née fin 2019 en voyant le tas de déchets générés par les innombrables bâches dont les ouvriers se servent. Nous nous sommes alors demandé, ne peut-on pas faire autrement?», témoigne son administratrice, Diane Barbier-Mueller, accompagnée de l’architecte Achim Siegele. Commence alors un long processus de réflexion avec les di- vers corps de métiers afin de mener un chantier exemplaire. «Plusieurs réunions ont été nécessaires pour se coordonner mais aussi innover. Nous avions demandé à nos partenaires techniques de tenter des choses qu’ils n’avaient jamais faites auparavant, avec un cahier des charges strict au sujet de l’économie circulaire», souligne Diane Barbier-Mueller. Soutenus dans cette démarche par le propriétaire (privé), les travaux de l’immeuble situé à la rue de Carouge (à Genève) ont permis de rénover 26 appartements livrés au printemps 2022. Faisant passer l’édifice (bâti en 1910) d’un IDC (Indice de dépense de chaleur) de 655 à 269 MJ/m2/an.

Si aucun retard particulier n’a été induit par cet effort, un surcoût financier de 10 à 15% par rapport à un chantier classique est toutefois à noter. «Le plus gros poste de dépense a été sans conteste celui du tri des déchets électriques mais nous aurions pu l’éviter avec le recul», signale la jeune femme. Pour aller dans le détail, près de 1,3 m3 de poutres ont été récupérées, transformées et réutilisées, tout comme 54% des claires-voies, un quart du carrelage existant a été conservé et l’ancienne citerne à mazout a été modifiée pour devenir une citerne à eau pluviale pour les 29 WC du bâtiment. Quelques actions expérimentées parmi tant d’autres...

Ravie de cet exercice de test grandeur nature (sur un projet important), la régie Pilet & Renaud peut désormais s’appuyer sur cette réflexion déjà menée, des partenaires techniques rodés et des erreurs de «débutant» déjà commises, ce qui lui permettra dorénavant de se lancer dans des opérations similaires avec plus d’assurance.