Visite guidée de la manufacture Zenith
Pour visiter une manufacture horlogère, il faut être soit un client, soit un professionnel. En collaboration avec le canton de Neuchâtel, Zenith a choisi d’ouvrir ses portes au public. L’occasion de se rendre compte qu’une manufacture ne reste pas en activité 150 ans par hasard et de découvrir certains secrets.

L’un des rôles du tourisme neuchâtelois, c’est de vendre le canton à l’étranger. Comment? En mettant en avant, outre la beauté des lieux, ce que l’on sait y faire de mieux: des montres en l’occurrence. Et pourquoi ne pas faire visiter des manufactures horlogères? La plupart ont dit non, sauf Zenith. En 2014, des négociations ont été menées avec Jean-Claude Biver, qui était alors le président de la division Montres du groupe LVMH. En maître stratège, ce dernier a accepté d’ouvrir la manufacture Zenith au public. Sitôt dit, pas sitôt fait: il a fallu définir des points d’intérêts, choisir les lieux et les métiers qui pouvaient être présentés, songer à assurer la sécurité de tous, et enfin dessiner tout un parcours. Depuis 2018, le public peut visiter la manufacture Zenith sur inscription auprès de l’Office du tourisme de Neuchâtel.

Les visites durent environ deux heures et demie et peuvent accueillir dix personnes. Elles ont lieu tous les vendredis matin à 9h30 et s’effectuent avec un guide. Il est également possible d’organiser une visite privée pour des groupes de huit personnes maximum. Et à la fin de la visite, ceux qui le souhaitent peuvent acheter une montre dans la boutique, sur le lieu même où celle-ci a été conçue. «L’idée d’acheter sa montre Zenith chez Zenith fait aussi partie de l’expérience», souligne Julien Tornare, CEO de la marque.
La manufacture a pris le nom de Zenith en 1911
Le public peut découvrir et acquérir dans cette même boutique les fameuses Icons, des montres rares restaurées avec des pièces d’origine conservées par la manufacture et certifiées. «Ce programme Icons est unique», souligne Romain Mazzilli, brand experience manager. En effet, lors de la visite, on découvre l’atelier de restauration où sont réparées les montres en provenance de tous les marchés (environ 50’000 par an) et aussi des pièces vintage. Dans les tiroirs, une infinité de vis, d’aiguilles, autant d’éléments dûment datés et répertoriés qui seront utilisés pour donner un véritable coup de jeune aux garde-temps. «Aucune autre marque n’a eu la chance de rester aussi longtemps dans les mêmes murs, de garder son trésor, de traverser les périodes difficiles sans jeter ses outils de fabrication. Cela permet aux horlogers de remettre des montres qui ont plus de 50 ans dans leur état d’origine, avec les éléments d’origine», poursuit Romain Mazzilli.

Au fil de la visite on comprend qu’il ne va pas de soi, pour une manufacture horlogère, de rester active pendant plus de cent cinquante ans. Deux personnages sont mis en lumière. Le premier, c’est bien sûr le fondateur, Georges Favre-Jacot. Il a créé son entreprise qui s’appelait alors Georges Favre-Jacot & Cie, en 1865, à l’âge de 22 ans. A la fin du XIXe siècle, il a décidé de rassembler tous les métiers de l’horlogerie au sein de 18 bâtiments, renonçant à l’établissage en vigueur pour passer au stade industriel. La manufacture a pris le nom de Zenith en 1911. «Cette manufacture s’est développée jusqu’à employer 10% de la population du Locle: dans les années 1930, 1000 personnes y travaillaient et jusque dans les années 1960, on y produisait jusqu’à 350’000 montres par an», explique Romain Mazzilli. Le second homme providentiel de Zenith s’appelle Charles Vermot. Cent ans après la création de la marque, il l’a sauvée d’une disparition certaine, mais nous y reviendrons.
Six ateliers de production sont présentés de manière chronologique au cours de la visite avec un passage obligé par la Watch Clinic où sont donnés des cours aux visiteurs qui peuvent aussi passer aux exercices pratiques devant un établi, se mettre dans la peau d’un horloger et démonter l’embrayage d’un mouvement El Primero, par exemple, sous la supervision de Romain Mazzilli. On se rend compte ici que si Dieu avait voulu que l’on devienne horloger ou horlogère, il nous aurait dotés de mains intelligentes. Un magnifique exercice d’humilité dont on ressort empli d’admiration pour les hommes et les femmes de l’art.

L’un des lieux les plus émouvants de la visite est sans doute le grenier de Charles Vermot. En 1971, la manufacture appartenait au groupe américain Zenith, qui voulait abandonner les mouvements mécaniques pour le quartz. Ordre fut donné de détruire toutes les machines nécessaires à la fabrication de mouvements mécaniques. Charles Vermot a essayé de faire changer d’avis les Américains, mais en vain. Chaque machine à étamper coûtait 40’000 francs de l’époque. Il en fallait 150 pour fabriquer un mouvement El Primero. Et si un jour la mécanique revenait au goût du jour ? Plutôt que d’obtempérer, il a choisi de désobéir. Pendant neuf mois, aidé de son frère, il a monté dans un grenier tous les outillages, les cames, les outils de coupe, les étampes, les plans d’opération nécessaires pour créer le mouvement El Primero, le fleuron de la manufacture Zenith, puis il a fait murer les portes du galetas.
Ce fameux grenier secret est un point d’orgue. «Après avoir visité la manufacture et saisi la valeur des mouvements qui y sont créés, on comprend pourquoi un homme a risqué de se faire licencier en cachant les outils de fabrication», relève Romain Mazzilli. La manufacture étant formée de 18 bâtiments, Charles Vermot a choisi le plus discret pour accomplir son «forfait». Le fameux grenier est resté dans son jus, à l’abri d’une magnifique poutraison. A l’intérieur trône une vieille télévision qui grésille où l’on découvre Charles Vermot, interviewé par une journaliste de la TSR.

Pendant dix ans, tous les outillages sauvés du désastre ont sommeillé sur les rayons. Jusqu’à ce jour de 1984 où un ingénieur, au courant du sauvetage, a demandé à Charles Vermot de les ressortir. C’est ainsi que la manufacture Zenith a pu relancer la fabrication de ses mouvements mécaniques.
La manufacture Zenith, qui appartient depuis 1999 au groupe LVMH, est un lieu doté d’une énergie particulière. Ce n’est pas seulement une enfilade de bâtiments où sont réunis les métiers les plus nobles de l’horlogerie suisse. C’est un endroit qui a une âme, et on le ressent fortement pendant la visite. Le fondateur, qui fut un visionnaire, n’y est pas pour rien. L’actuel CEO, Julien Tornare, non plus. On sent ici un cœur qui bat, peut-être pas à 36’000 alternances, comme le mythique mouvement El Primero, mais au rythme de la passion de chacun. On ne choisit pas de travailler dans l’horlogerie par hasard…