Vivre dans un ancien séchoir à tabac: un défi architectural relevé par Kevin Christinat
Transformer un hangar où les feuilles de tabac séchaient pour en faire un lieu d’habitation. Pourquoi pas? Mandaté par un couple souhaitant faire revivre ce patrimoine broyard, l’architecte Kevin Christinat a parfaitement relevé ce défi.

Il est des formes qu’on reconnaît de loin, des bâtisses qui surgissent de la brume. Elles ouvrent directement une porte vers un passé pas si lointain, celui de la culture massive du tabac en Suisse. Entre 1940 et 1960, des centaines de hangars ont été construits pour y sécher l’herbe à Nicot, sous des toits de tôle. Dans la Broye, ces sites étaient même subventionnés, modelant le paysage et les cultures de toute une région. C’est toujours le cas, car aujourd’hui, 70% de la production nationale provient des environs de Payerne. Les hangars, eux, ont changé d’affectation.
Dans les années 1990, la culture du tabac s’est réorientée vers une nouvelle variété, le Virginie, qui est séchée dans des fours. Les séchoirs se retrouvent sans vie. Symboles identitaires, certains sont protégés, d’autres à l’abandon, en zone non constructible. On en recense environ 70 dans ce coin de pays. Ces colosses rectangulaires, hauts de plus de 10 m, sont encore utilisés pour entreposer des machines, des bateaux ou du foin.
Réaffecter le patrimoine
Depuis quelques années, des projets naissent pour les aménager et leur donner une seconde vie, notamment grâce à l’initiative d’Anja Zollinger et Jan Beerstecher. En décembre, le couple de Nyon a reçu l’autorisation de transformer en habitation un séchoir à Sassel, situé sur une parcelle de la famille d’Anja. L’emplacement est idéal pour leurs chevaux, mais le défi de taille. «On ne se voyait pas vivre dans une villa standard avec un petit jardin autour, alors que cela aurait sans doute été plus simple», glisse Anja Zollinger. Le projet de réaffectation arrive sur la table d’un premier architecte qui propose une rénovation totale, toutefois bien trop coûteuse. Les deux trentenaires se tournent alors vers Kevin Christinat, fondateur d’Atelier 417 à Lausanne.
«Le séchoir est énorme, 10 m sur 20 et plus de 10 m de haut. Par chance, il est sain, tant la poutraison, que la toiture. L’idée m’est venue de construire un volume neuf à l’intérieur, en y intégrant une partie des poutres transversales. Cela permet de réduire considérablement les coûts et de maîtriser les détails», explique l’architecte, qui a travaillé sur des concepts similaires lors de ses études à la Haute Ecole d’architecture de Fribourg. «On va construire en quelque sorte une boîte neuve dans une boîte ancienne. Le hangar sera une seconde peau autour de la maison d’habitation», poursuit le Lausannois, qui est aussi photographe, avec une approche particulière de la lumière et de sa redistribution dans les espaces.
Amener de la lumière
Dès lors, comment fonctionne cette solution? L’habitation sera au premier étage avec trois chambres, une cuisine, un salon, deux salles de bains et deux loggias, soit un total de 150 m². Au rez-de-chaussée, on trouvera le local technique pour le chauffage central, les escaliers, des zones de rangement, ainsi qu’un parking pour le couple et ses chevaux. «Le challenge principal était d’amener de la lumière dans les pièces, sans dénaturer les façades typiques», relève l’architecte. Le séchoir dispose de très grands volets de ventilation, aujourd’hui couverts de plaques transparentes.
Les futures fenêtres profiteront de ces ouvertures. En sus, Kevin Christinat a imaginé une autre source de lumière naturelle. «Deux loggias permettront de faire entrer davantage de lumière au cœur du bâtiment. Il s’agit de deux terrasses abritées. Cet espace de vie dedans-dehors offrira une vue large sur la charpente ancienne et les poutres transversales», précise-t-il. Il a procédé à des essais sur maquette pour comprendre les courbes de la lumière en fonction des saisons.
La structure de la charpente et ses arbalétriers sont le deuxième élément particulièrement délicat à intégrer. Là encore, les loggias serviront à faire passer les poutres, d’autres seront intégrées aux pièces. Encore plus ici qu’ailleurs, la statique du bâtiment est essentielle. Les deux boîtes sont quasi indépendantes l’une de l’autre, avec un espace de 15 cm entre elles. «Elles ne sont reliées que par le socle de base en béton, mais doivent cependant bouger ensemble s’il y a des micro-mouvements», souligne l’architecte qui a fait appel à des ingénieurs civils et des spécialistes du bois.
Avantage de la double peau
La seconde peau offerte par le hangar a de nombreux avantages. La maison au cœur de la structure ancienne n’aura pas besoin des mêmes finitions extérieures qu’une habitation standard. Il n’y aura pas de ferblanterie et le toit de l’habitation sera étanche avec une finition simple sous la toiture existante. Les murs seront isolés, mais ne nécessiteront pas l’intervention de plâtriers pour l’enveloppe extérieure puisque le bâtiment dispose déjà d’une protection grâce aux façades du séchoir. «C’est une solution pragmatique, très originale et un coup de cœur, observe Anja Zollinger. Les loggias ou balcons couverts sont un plus, et cela sans toucher à l’extérieur du hangar. Ce type de construction est plus cher et demande plus de temps qu’une maison sur plan, mais on est plus libre.»
Objets atypiques: une niche
La commune de Sassel voit d’un bon œil cette réaffectation, car elle valorise un bâtiment emblématique. En revanche, les banques ont été plus réservées. «Pour elles, tout projet atypique est vu comme un risque. Il a fallu recalculer les volumes et expliquer le potentiel», observe Kevin Christinat. Les corps de métier seront sélectionnés en fonction de leur capacité à travailler dans un environnement non standard. La jeune génération d’architectes est de plus en plus attirée par la rénovation et ce type d’objet. «Il y a une tendance claire à travailler sur l’existant, ainsi que sur des volumes importants. L’architecte a la responsabilité de remodeler le paysage sans le dénaturer», glisse-t-il. Le terrassement commencera en mars et les travaux devraient durer un an.
La construction d’un bâtiment entièrement neuf à l’intérieur d’un séchoir est une première. En revanche, d’autres projets de transformation de hangars existent, venant notamment de l’architecte payernois Alexandre Kehrli et de Collectiflabo. Reprenant également cette silhouette typique, cinq villas jumelées neuves sont en vente dans la région à Montagny-les-Monts, soulignant l’intérêt grandissant pour cette forme identitaire.