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Pratique - Suisse

Avec le changement climatique, des jardins sous pression

Canicules plus longues, pluies diluviennes, sols gorgés d’eau puis desséchés en quelques jours… Le changement climatique bouscule déjà nos jardins. Pour Stéphane Krebs, maître paysagiste, il ne s’agit plus de «réparer» mais d’anticiper.

Il convient donc d’adapter nos extérieurs à ces changements, dès maintenant.
Il convient donc d’adapter nos extérieurs à ces changements, dès maintenant. - Copyright (c) Freepik
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On a longtemps imaginé le jardin comme un décor: pelouse impeccable, terrasse plein sud, haies parfaitement taillées et, si possible, piscine. Mais cette vision type «carte postale» est en train de craquer sous la pression du climat. Car ce que nous vivons n’est plus seulement un réchauffement, «c’est une évolution climatique» insiste Stéphane Krebs, maître paysagiste et expert en arbres dans le canton de Vaud. Les extrêmes s’enchaînent: sécheresses prolongées, canicules mais aussi hivers saturés d’eau et ponctués de pluies intenses qui ruissellent au lieu de s’infiltrer. Il convient donc d’adapter nos extérieurs à ces changements, dès maintenant.

■ Des jardins à repenser, pas juste à arroser

Le premier réflexe, face à un été sec, reste souvent l’arrosage. Pourtant, pour le paysagiste, l’enjeu est bien plus large. L’eau devient une ressource à freiner, capter et stocker. Dans son approche, il oppose la simple «résilience» (revenir à l’état d’avant) à une notion plus offensive: la «prosilience». «La prosilience, c’est évolutif, c’est proactif. On tire les enseignements de ce qui s’est passé pour reconstruire mieux après.» Concrètement, cela passe par des aménagements qui acceptent l’eau plutôt que de la combattre (via des noues, étangs, bassins, sols poreux…). Et surtout par la capacité à stocker quand il pleut, pour survivre quand il fait sec. Les petits tonneaux sous la gouttière restent utiles mais les solutions les plus efficaces sont plus ambitieuses: citernes enterrées, étangs à niveaux variables, récupération des drainages, infiltration pour réapprovisionner les nappes phréatiques.

■ Le sol, grand oublié

Et si l’eau est au cœur des discussions, le sol reste souvent sous-estimé. Or c’est lui, rappelle Stéphane Krebs, qui constitue le premier réservoir d’eau du jardin. Pour augmenter cette capacité, l’amendement est crucial. «Amender le sol est primordial pour améliorer la rétention de l’eau. Il suffit d’ajouter de la matière organique afin d’obtenir un réservoir de sol sur 20 à 30 cm, voire plus.» Cette matière organique, pourtant, est encore trop souvent exportée en déchetterie. Une aberration, selon le spécialiste. Feuilles mortes, branches, broyat… tout cela devrait rester sur place. «L’idée est de les garder dans un coin du jardin afin de créer des niches écologiques et de s’en servir quand on en a besoin plutôt que de jeter et acheter ensuite du terreau en magasin pour enrichir le sol. Ce qui, en plus, limite des transports inutiles», poursuit-il.

■ La véritable préoccupation: le soleil

Dans l’imaginaire collectif, le jardin souffre surtout du manque de pluie. Stéphane Krebs pointe un facteur encore plus déterminant: «On parle souvent de canicule et de sécheresse mais l’intensité solaire influe tout autant sur la quantité d’eau nécessaire.» Plus le feuillage chauffe, plus la plante transpire, plus elle réclame de l’eau. La réponse n’est donc pas seulement hydraulique, elle est aussi structurelle. Il faut alors ombrager, étager, densifier. «Afin de limiter cet échauffement, la plantation d’arbres par exemple apporte de l’ombre au sol», appuie le spécialiste. Adieu donc les «déserts de pierre», puisqu’un sol nu se transforme en radiateur. Pour le protéger, l’expert mise sur une combinaison simple et redoutablement efficace: couverture végétale et paillage. Et rappelle un dicton de jardinier: «Un binage vaut deux arrosages mais un paillage en vaut 15».

■ Des terrasses selon les saisons

Les usages eux aussi doivent évoluer. Il y a 30 ans, la terrasse parfaite était plein sud, pour prolonger les soirées d’été. Aujourd’hui, ce choix devient parfois invivable par temps chaud. «La terrasse en pleine canicule au nord ou à l’est est bien plus agréable et l’idéal serait de faire deux terrasses séparées.» En clair, le jardin de demain n’est plus un espace figé mais un lieu à ambiances multiples, pensé pour le printemps, l’été extrême et les automnes doux.

■ La diversification comme clé de voûte

Face à l’instabilité climatique, Stéphane Krebs déconseille les plantations uniformes. «Le but est d’avoir de la variété végétale. Typiquement, la haie ou le talus monospécifique n’est plus d’actualité.» Cette diversité joue comme une assurance. Si une espèce souffre, une autre prend le relais. Elle limite par ailleurs les risques liés aux ravageurs, de plus en plus présents, comme le capricorne asiatique. Faut-il également s’enfermer dans le dogme du «tout indigène»? L’expert nuance: les plantes ont toujours migré avec le climat. L’essentiel, selon lui, est la durabilité. Il illustre cela avec le cas du bouleau, espèce locale et pourtant de plus en plus fragile en dessous des 500 mètres en exposition sud.

■ Toits, pelouses et piscines en transition

Dans une conférence qu’il présentera mi-mars au Salon Habitat-Jardin 2026, Stéphane Krebs insistera sur le potentiel des surfaces urbaines. Les toitures plates, avec ou sans panneaux photovoltaïques, doivent d’après lui être végétalisées et accueillir des niches écologiques. Tandis qu’au sol, la tendance s’éloigne du gazon anglais, parfaitement taillé et vert à souhait. «Nous n’en avons pas réalisé un seul l’an passé. Les clients acceptent davantage des pelouses plus naturelles, parfois fleuries, qui sont surtout plus résistantes au sec», assure-t-il. Même la piscine, souvent critiquée, se défend dorénavant mieux qu’on ne l’imagine. L’eau y reste désormais «sept à huit ans» (fini les vidanges saisonnières!) et les traitements et systèmes deviennent plus écologiques.

■ Le jardin comme solution collective

Finalement, derrière ces conseils pratiques se cache une idée forte. Celle que le jardin n’est plus un luxe mais un lieu de bien-être et d’adaptation. «Un jardin bien conçu contribue directement à la prospérité commune. Il rafraîchit l’air, limite les îlots de chaleur, favorise la biodiversité et améliore durablement le bien-être collectif», conclut le paysagiste. Le changement climatique oblige à redéfinir ce que signifie «un beau jardin». Moins minéral, moins rigide; plus vivant, plus diversifié. Un jardin qui retient l’eau au lieu de la perdre, qui protège le sol au lieu de l’étouffer et qui anticipe au lieu de subir. Peut-être, au fond, que le jardin nous réapprendra une forme de bon sens oublié… Celui d’observer, écouter et accepter que la nature ne se pilote plus comme un simple ornement.