Débat

Bilan carbone: l'architecte devient un calculateur de CO2

07.02.2022 à 08:23

D’un côté, 40'000 logements à construire d’ici à 2050, ce qui accroît le CO2. De l’autre, privilégier le réemploi et le recyclage écologique des matériaux, ce qui réduit le CO2. Au cœur de cette pesée des intérêts: les architectes et les ingénieurs dont le rôle social a changé.

Forte affluence à l’auditorium de la FER à Genève
Forte affluence à l’auditorium de la FER à Genève - Copyright (c) Hélène Maria
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Forte affluence ce jeudi 27 janvier à l’auditorium de la FER pour assister au débat sur le réemploi et le recyclage des matériaux organisé par le Groupe Professionnel Environnement de la section genevoise de la société suisse des ingénieurs et architectes (GPE SIA). La SIA section Genève, par ses groupes de travail Architectes, Ingénieurs, Environnement, Relations Territoriales, sensibilise et accompagne ses membres et la société civile à l’art de bâtir et à ses impacts environnementaux et énergétiques.

Règlement versus réalité du terrain

Au sein du public, on sent le niveau élevé des attentes. Pourquoi? Parce qu’en mai 2022 devrait être adopté le nouveau règlement d’application de la loi sur le bilan carbone. Celui-ci définira une méthode de calcul destinée aux nouvelles constructions et rénovations d’importance. Après une certaine période d’observation, des valeurs-seuils de CO2 seront fixées. On anticipe son impact car le fossé reste à combler entre le futur règlement et ce qu’il faudra concrétiser sur le terrain. Architectes et ingénieurs voient ainsi l’image de leur métier secouée car leur rôle social change. La société ne voit plus les architectes de la même façon qu’auparavant: ils assument aujourd’hui une nouvelle casquette. Ils apprennent à se confronter de manière fructueuse avec les habitants directement concernés, l’Etat, les milieux politiques, et d’autres experts issus de la biologie, de la chimie, de l’économie et des sciences de l’environnement. Jadis héros bâtisseurs et détenteurs exclusifs du savoir, aujourd’hui critiqués comme générateurs de CO2, loin de se cantonner à un rôle purement technique, ils recourent aussi à la sociologie et à la géographie humaine.

Ils renforcent la concertation en amont avec les riverains. Ils tiennent compte de l’espace vécu, de l’attachement affectif des habitants à leur quartier. Ils privilégient autant que possible la densification intelligente, la mutualisation énergétique, la facilitation algorithmique des flux de transports privés et publics, les écoquartiers, la mixité sociale, les espaces publics verts... et même les arbres. Et ils apprennent à communiquer et à défendre la légitimité de leur profession.

C'est désormais en amont que nous devrons calculer le bilan CO2 en utilisant ce nouvel outil de calcul

Manuel Barthassat, président du GPE SIA

Réapprendre à construire

Ils doivent désormais se former de manière appropriée aux nouveaux enjeux énergétiques et climatiques pour devenir aussi des calculateurs de CO2. Un nouvel outil de calcul de bilan CO2 est déjà disponible en ligne à cet effet (voir fin de l'article). «Cela implique notamment d’inverser les phases de calcul: alors que nous faisions traditionnellement les calculs CO2 en aval d’un projet d’ouvrage, avec le nouveau règlement, c’est désormais en amont que nous devrons systématiquement calculer le bilan CO2 en utilisant ce nouvel outil de calcul», explique Manuel Barthassat, président du GPE SIA.

Et il y a du pain sur la planche: les sept intervenants (universitaire, conseiller en stratégie énergétique, entrepreneur, expert en environnement, architecte, thermicien, ingénieur civil, dont un représentant de l’association SOREVA soutien au réemploi et à la valorisation des déchets de chantiers), tous invités par la SIA, ont illustré les multiples facettes de la construction «bas carbone» qui doit encore se généraliser. La SIA section Genève vise un envol des services aux professionnels dans la formation pour le réemploi et le recyclage des bétons de déconstruction et des matériaux terreux d’excavation. «Nous voulons fédérer les acteurs autour d’une nouvelle filière en faveur de matériaux locaux réemployés et/ou recyclés. En bref, il s’agit d’une autre manière de construire. Quand on a le nez dans le guidon, on se concentre à l’excès sur les outils, qui ne sont que des moyens. Mais au sein du GPE SIA, nous réfléchissons davantage à l’objectif ultime: rendre le logement et la ville plus désirables pour les mettre au service du bien-être de notre population», conclut Manuel Barthassat.

Un outil genevois de calcul de Bilan Carbone

Exemple de résultats d’un bilan carbone de bâtiment issu de la plateforme développée par le canton de Genève, les SIG, et la SSE section Genèvediaporama
Exemple de résultats d’un bilan carbone de bâtiment issu de la plateforme développée par le canton de Genève, les SIG, et la SSE section Genève

Le bureau Maneco travaille dans le domaine de la construction durable depuis près de dix ans. « Nous avons établi une collaboration étroite avec la commission Développement durable de la Société Suisse des Entrepreneurs (SSE) Genève. C’est dans ce cadre que l’idée d’un outil de calcul de l’empreinte carbone tout au long du cycle de vie du bâtiment a émergé», précise Laurent Cornaglia, formateur bilan carbone à l’IFC Paris et responsable du cours DAS Management Durable à la HES-SO. «De la conception à la démolition, en passant par les phases de chantier et d’utilisation, cet outil permet de traduire en CO2 les choix de l’architecte et du maître d’ouvrage. Les Services industriels de Genève (SIG) et l’État accompagnent la SSE section Genève dans la mise à disposition de cet outil pour leurs partenaires».

Cet outil permet de traduire en CO2 les choix de l'architecte et du maître d'ouvrage

Laurent Cornaglia, directeur du bureau Maneco

Une plateforme de dialogue

Il s’agit d’une plateforme en ligne qui a pour but principal de stimuler le dialogue avec les professionnels. Ils y enregistrent les caractéristiques de leur projet, indiquent leurs choix de construction au niveau des matériaux, des déplacements de véhicules induits par le chantier, de la consommation d’énergie prévue ou réelle, et des déchets de chantier ou de démolition. Simple à l’usage et axée sur les réalités régionales grâce à la participation d’entreprises genevoises du gros œuvre dans sa conception, cette plate- forme a été prévue pour être utilisée sans l’intervention de spécialistes. Dès la sortie du règlement d’application, elle indiquera facilement si la construction respecte les seuils fixés pour l’empreinte carbone. L’objectif est toutefois plus large qu’une simple validation de projet. Cette plate- forme ambitionne de créer un espace de dialogue entre les acteurs de terrain et les institutions comme l’Etat de Genève et les Services industriels de Genève (SIG). À ce titre, elle inventorie les bonnes pratiques et les gains carbone associés. Deux formations courtes sont d’ailleurs prévues cette année pour expliquer l’usage et les enjeux de la construction «bas carbone». La liste de toutes les entreprises suissesspécialisées dans l’établissement et la vérification des écobilans selon la recommandation de la Conférence fédérale de coordination des services de la construction et des immeubles des maîtres d’ouvrage publics est disponible à la KBOB et chez ecobau.