Ce qui se cache dans la pierre
Le lauréat du prix Goncourt 2023, Jean-Baptiste Andrea, et le sculpteur cubain Carlos Boix échangent pour la première fois sur les enjeux de leurs oeuvres en particulier, et de l’art en général.

D’ un côté, Jean-Baptiste Andrea, couronné pour Veiller sur elle, un roman poignant qui nous emmène en Italie sur les traces d’une mystérieuse statue mise à l’écart par le Vatican. De l’autre, Carlos Boix, peintre et sculpteur originaire de La Havane, dont les créations célèbrent une joie de vivre débordante. Ils partagent une passion commune pour l’acte de création: Andrea sculpte les mots, tandis que Boix raconte des histoires à travers la matière. Rencontre.
Jean-Baptiste Andrea, votre roman parle de sculpture. Qu'est-ce qui vous a poussé à explorer cet art dans votre écriture?
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement la sculpture, mais l’acte de création dans son essence. Je trouve fascinant - presque mystique - que l’humanité consacre autant d’énergie à créer des oeuvres qui ne nourrissent pas le corps et ne protègent pas de la pluie. En termes d’évolution, c’est incompréhensible. En créant, nous devenons la meilleure version de nous-mêmes. Ou alors nous touchons à quelque chose de plus grand que nous. Peu importe le médium.

Carlos Boix, comment percevez-vous la représentation de la sculpture dans la littérature contemporaine, notamment dans le roman de Jean-Baptiste Andrea?
Le roman de Jean-Baptiste Andrea incarne, à mes yeux, un dialogue entre la sculpture et la littérature, comme des «vases communicants» où chaque discipline nourrit l’autre. Les deux partagent un ADN propre, mais le croisement de leurs langages permet une exploration plus profonde de leurs sensibilités respectives.
Pour vous deux, comment la sculpture peut-elle raconter une histoire, que ce soit dans un roman ou dans une oeuvre tridimensionnelle?
ANDREA : Toute oeuvre doit raconter une histoire. L’art, à l’origine, n’a probablement pas été conçu pour «faire beau», mais comme une forme de liturgie, un appel à l’au-delà. La dimension narrative est donc, selon moi, l’une des composantes obligatoires de l’art. Si une oeuvre se limite à une démonstration technique, si elle ne raconte que l’habileté de son créateur, elle échoue. En revanche, si elle ébranle celui qui la reçoit, si elle lui raconte une histoire – même différente de celle imaginée par l’artiste – alors elle remplit pleinement sa fonction.
BOIX : Je suis d’accord. Une sculpture ne peut se contenter d’être décorative. Elle doit posséder une puissance évocatrice, capable de faire surgir des récits ou des émotions sans avoir besoin de les expliciter. L’oeuvre vit par ce qu’elle fait émerger chez l’autre.
Jean-Baptiste Andrea, avez-vous été inspiré par des sculpteurs réels pour créer vos personnages? Carlos Boix, vous reconnaissez-vous dans certains aspects décrits dans le roman?
ANDREA : Pas directement. En réalité, j’ai transposé mon propre combat pour devenir écrivain dans l’histoire de Mimo (ndlr : l’apprenti tailleur de pierres, l’un des personnages principaux de Veiller sur elle). Dans une société qui célèbre les artistes une fois qu’ils ont réussi, mais qui les laisse souvent se débattre dans l’ombre (voire les enfonce) tant qu’ils n’ont pas connu le succès, je sais ce que c’est que de se battre pour défendre une vision quand tout le monde doute autour de vous.
BOIX : Mimo m’a rappelé mon père, qui a aidé un sculpteur italien nommé Camporino à échapper au fascisme de Mussolini pour trouver refuge à Cuba. Camporino travaillait aussi dans les cimetières de La Havane, où il sculptait des anges symbolisant la vie et la mort.

Comment transmettez-vous les émotions dans vos oeuvres respectives?
ANDREA : Je savais que le lecteur, n’ayant pas les sculptures sous les yeux, ne pourrait comprendre ce qu’elles avaient de spécial si j’abordais la technique. Je ne voulais pas lui imposer des descriptions sans intérêt. J’ai donc choisi de faire passer le génie de Mimo dans son interprétation des sujets qu’il traite, dans son regard. Chacun peut donc se représenter ses oeuvres différemment (dans une certaine mesure, en tout cas), car leur forme importe peu.
BOIX : Les émotions dans la sculpture naissent d’un lien profond entre l’intellect, les tripes et les mains. C’est une alchimie primitive, qui remonte aux premiers artistes, comme ceux qui ont créé la Vénus de Willendorf.
Quel est le rôle du temps dans vos créations?
ANDREA : Le temps dans la création artistique agit comme l’eau sur une pierre. Il adoucit, il arrondit, il épure, il mène à un galet tout simple, parfaitement lisse, auquel on pourrait ne pas prêter attention, alors qu’il est le fruit d’un immense travail.
BOIX : Comme Einstein l’a dit, le temps est relatif. Mais pour moi, il devient concret lorsqu’il se matérialise dans mes créations, façonnées de mes propres mains. Avec les années, j’ai appris à préserver l’enfant en moi, cette part ludique et libre qui est essentielle pour créer.
Quels sont, selon vous, les défis contemporains de l’art?
ANDREA : Chaque artiste se demande si sa création apporte quelque chose ou ne fait qu’encombrer une étagère déjà pleine. L’enjeu n’est pas de révolutionner l’art, mais de rester sincère et authentique. Cela exige un dévouement total, sans calcul. C’est le défi permanent de tout artiste, et c’est déjà énorme. Je me méfie un peu des gens qui ont la prétention de changer quoi que ce soit dans l’art. Le changement arrive souvent grâce à des artistes qui n’ont jamais pensé en ces termes, et qui ont juste fait ce qu’ils voulaient et devaient faire pour se sentir bien, presque égoïstement.
BOIX : Le défi principal pour les créateurs aujourd’hui est de naviguer dans un monde artistique souvent dominé par des individus incultes et manipulateurs. Cela complique la reconnaissance des véritables talents et des oeuvres sincères.
Pour conclure, comment pensez-vous que la littérature et la sculpture peuvent se nourrir mutuellement et enrichir la compréhension de l’art en général?
ANDREA : Je ne pense pas que l’art soit fait pour être compris, mais plutôt pour nous faire ressentir. Je ne supporte pas les cartels, dans les musées, qu’il faut lire pour commencer à comprendre ce que l’artiste essaie de vous dire. En revanche, peut-être que l’art nous aide à comprendre l’être humain, à nous regarder différemment.
BOIX : Les arts accompagnent l’humanité depuis des millénaires. Cette histoire commune garantit qu’il y aura toujours des éléments pour enrichir et renouveler notre compréhension de l’art. C’est ce dialogue constant entre disciplines qui assure leur pérennité et leur capacité à
nous toucher profondément.
