Ciel mon enfant est adulte!
Votre bébé mesure désormais 1 mètre 85, il prend plus de place que vous dans la maison et vous avez l’impression de gérer un hôtel all inclusive? Bienvenue dans le monde merveilleux de la coloc parents/enfants adultes!

Prenez les oiseaux. On les couve, ils cassent leur coquille, ouvrent le bec, les parents les nourrissent, et un jour hop! Un petit coup d’aile et on les pousse hors du nid. Là, les petits devenus grands ont intérêt à se dépatouiller pour voler et pour se trouver un morceau de ver de terre à grailler, parce que sinon ils ne survivront pas. Chez les humains c’est hem... assez différent.
Chez nous, le petit n’est pas vraiment fini avant 18 ans, ce qui en soi est déjà fort long. En fait, c’est à cet âge-là qu’il faudrait le coup d’aile qui le pousse hors du foyer, mais c’est de moins en moins fréquent. Au 21e siècle, les rejetons restent tranquillou chez papa maman, et souvent chez maman ou/et chez papa parce que papa maman sont séparés, en moyenne jusqu’à 25 ans, mais ma statistique date de 2016 et m’est avis que ça s’est encore bien allongé. Parce que les études sont longues, parce que c’est difficile de trouver et de financer un logement, et parce que chez les parents c’est confortable. Et gratuit. Il y a le petit personnel (le parent donc) qui remplit le frigo, cuisine ce qu’il y a dans ledit frigo, range, blanchit, repasse, nettoie, s’adapte aux horaires, fait le room service pendant les examens.
Bref, un hôtel all inclusive avec une petite différence: le client ne paie pas. Non, car le parent, indépendamment de gérer toute la domesticité, et toute la charge mentale de l’organisation des études/ du sport/des activités artistiques/de la santé et de l’épongeage des chagrins d’amour vers 23h30 quand toutes les tâches précédemment susnommées sont terminées, sert aussi de bancomat. Ou se retrouve plutôt désormais twinteur compulsif.
Vivre dans une crèche
Ce qui est rigolo aussi, c’est que quand ils sont petits, on croule sous le matériel qui envahit toute la maison, jouets, parc, baby machin pour dormir, baby chose pour apprendre à marcher, table à langer, poussettes, mini baignoire, des sacs pleins de couches, lingettes, biberons, bref, on vit dans une crèche. En grandissant, ils s’allègent jusqu’à n’avoir plus besoin que d’un téléphone et d’un laptop, en gros. Le problème, c’est que c’est l’enfant qui prend de la place. Sur le canapé par exemple, ou sur la table de la cuisin où il révise alors que vous avez acheté un joli bureau pour la chambre. Mais comme il y a trop de bordel c’est plus pratique dans les parties communes qui sont rangées par vos soins. Et vous ne pouvez plus le mettre au lit à 20 heures, il se couche après vous, il invite des potes, et à peu près tout le temps, et ça, ça ne change pas du bébé, il a faim.
Bien sûr il faut mettre des limites. Dans les années 2000, au moment de la naissance de nos enfants respectifs, avec ma copine réalisatrice, nous avions proposé un reportage autour de la question: faut- il laisser son enfant dormir à la maison avec son amoureux ou son amoureuse? Réponse unanime de la faculté de psychologie: non! Pas bien. On ne mélange pas la sexualité des adultes et celle des enfants, ils doivent se démerder et faire ça dans une voiture, dans un parc, ail- leurs, il faut couper le cordon sinon on aura un Œdipe à retardement avec des dizaines de séances de psychanalyse ruineuses à la clef. Nous étions pleine- ment convaincues. 20 ans plus tard euh... que faut-il dire? Quand la chère chair de sa chair demande un lit double pour ses 18 ans? Quand le ou la chérie de la chère chair de sa chair vient à la maison? On les fiche dehors? Non, on est lâches, on s’en fout d’Œdipe et de Freud et tous ces trucs, finalement on préfère les savoir au chaud et en sécurité. Et on se retrouve même à préparer le petit déjeuner!
Quand mes enfants auront 35 ans, je ferai encore les crêpes et je twinterai un peu d'argent pour qu'ils puissent s'offrir un resto
Quand le nid sera vide
En revanche, j’ai tenu bon sur un autre truc, les jeux vidéo. Haha. Il n’y a pas eu de Play Station à la maison, dans mon salon niet, non, nein, no pasaran, les jeux, c’était sur l’ordi dans leur chambre. J’en ai eu deux (pas des Play Station donc, des enfants) et l’une est hors du nid et le deuxième ira bientôt faire un master à l’étranger. Bien sûr, cela fera bizarre que mon hôtel all inclusive devienne tout à coup une modeste guesthouse, et je penserai avec émotion à toutes ces discussions passionnantes, à tous ces moments autour de la table, à leurs brillantes études peut-être un peu grâce au cadre rassurant dans lequel ils ont vécu, au fait qu’ils ont aussi toujours travaillé à côté pour gagner des sous et que ce sont des bosseurs, aux adultes drôles et intelligents qu’ils sont devenus, à l’avenir pas simple qui les attend. Je regretterai peut-être même le moment tellement agaçant du «on mange quoi?» Quand ils auront 35 ans je ferai encore les crêpes et je twinterai un peu d’argent pour qu’ils puissent s’offrir un resto. Le nid sera vide, le porte-monnaie aussi, mais grâce à eux, le cœur sera toujours plein.