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Transition - Suisse

Dans le bâtiment, «le réemploi exige de questionner nos exigences de performances»

A l’heure du 10e anniversaire de l'association Matériuum, Raphaël Bach, son codirecteur, revient sur les défis que pose la réutilisation des matériaux.

Depuis 2001, ce ne serait pas moins de 70'000 bâtiments qui auraient été démolis en Suisse.
Depuis 2001, ce ne serait pas moins de 70'000 bâtiments qui auraient été démolis en Suisse. - Copyright (c) Materiuum
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Depuis 2001, ce ne serait pas moins de 70 000 bâtiments qui auraient été démolis en Suisse, d’après un chercheur de l’EPFL, Raphaël Wegmann. De quoi se poser sérieusement certaines questions quant au devenir des matériaux inertes issus de ces interventions. Va-t-on continuer de les évacuer dans des décharges ou dans des anciennes gravières, tout en payant des taxes toujours plus élevées? Ne pourrait-on pas renouer avec les pratiques de nos ancêtres, y compris romains, en maximisant le réemploi?

Pour en avoir le cœur net, nous nous sommes entretenus avec Raphaël Bach, codirecteur de l’association Matériuum, laquelle forme et innove en faveur du réemploi dans la construction et la culture.

Les plus grands défis

Avec le développement de matériaux comme le béton et l’aluminium, l’être humain s’est progressivement affranchi de toutes les contraintes techniques. Ce processus s’est accompagné d’une augmentation des exigences normatives. «Nous avons aujourd’hui des bâtiments extrêmement performants, que ce soit en matière phonique, ou en ce qui concerne la protection incendie. Mais le revers de la médaille est le coût énergétique», résume Raphaël Bach. Et de citer un exemple simple. «Les protocoles de réception de nouveaux appartements sont les suivants: si une rayure sur une vitre est visible à 20 cm, alors il faut jeter la vitre, même si elle est neuve. Peut-on en 2025 continuer de gaspiller autant d’énergie?»

Le codirecteur de Matériuum se demande quelles sont les performances auxquelles nous pourrions renoncer ou pas. «Il faudrait parvenir à faire la part entre ce qui est nécessaire en termes de confort et ce qui est superflu», plaide-t-il.

Parmi les nombreux défis qui se posent pour permettre au réemploi de se développer, citons-en encore deux. Les professionnels de la construction exigent davantage des matériaux issus du réemploi que des matériaux neufs. Concrètement, ils demandent des certificats leur garantissant que toutes les qualités seront au rendez-vous. «Cette exigence peut engendrer des coûts. Prenons l’exemple des poutres métalliques. Nous en avons acheté au prix de 45 000 francs pour un client. Malheureusement la définition des prérequis attendus n’avait pas été suffisamment claire et nous avons dû renoncer à ce gisement. Il est également possible que l’incendie de Crans-Montana ait relevé les exigences en termes de garantie au cours du projet.»

On peut encore relever l’inadéquation entre l’offre et la demande. En Suisse, la plupart des parquets posés entre les années 1950 et 1980 sont collés. Ce qui n’est pas adéquat pour le réemploi. «Nous sommes en train de monter un partenariat avec Mobius en France. Nous nous sommes rendu compte qu’en Suisse nous démolissions beaucoup de radiateurs pour les remplacer par du chauffage au sol. Or en France, ce n’est pas le cas. A l’inverse, dans ce pays, il y a d’importants gisements de parquet massif. Avec le carrelage, c’est assez similaire. 60% de ceux-ci ont été collés avec de l’amiante en Suisse, de quoi rendre impossible la possibilité de les réutiliser. Par contre, il existe une plus grande possibilité de réemploi avec la Belgique.»

Le coût du démontage

Paradoxalement, ce n’est pas tant le stockage qui poserait problème, mais la déconstruction. D’ailleurs, il semble qu’il n’existe aucune ressourcerie en Europe qui fonctionne bien économiquement. Sur Vaud, Promaison (une entreprise sociale de la fondation Protravail qui s’est spécialisée dans le commerce de détail de pièces démontées et recyclées pour la maison) parvient à tourner mais en étant financée pour un tiers par le canton dans le cadre de ses activités de réinsertion.

Il est intéressant de relever le rôle des labels dans la construction, notamment LEED et SNBS, lesquels demandent de se préoccuper des déchets générés par les chantiers. «A mon sens, ces labels servent plutôt de détonateur que de carotte car le réemploi offre peu de points, mais il a le mérite de susciter l’intérêt des maîtres d’ouvrage. Par ailleurs, le réemploi permet de baisser de 75% à 99% le bilan carbone de certains matériaux, tels que l’aluminium. Ce qui peut être très intéressant dans le cadre d’un projet soumis à un budget carbone. A l’inverse, il est peu préconisé de réutiliser du bois, car ce matériau est déjà vertueux du point de vue du carbone», relève Raphaël Bach.

Deux exemples intéressants

Le premier bâtiment que Raphaël Bach a accompagné vers sa déconstruction était le siège du Comité international olympique à Lausanne en 2016. Une fois la démolition actée, le CIO s’est préoccupé des déchets produits par cette démolition, soit près de 16 000 tonnes. Après s’être adressé à divers experts lesquels lui ont stipulé qu’il n’y avait rien de significatif à récupérer, le CIO a finalement fait appel à des étudiants pour tenter de revaloriser ce qui pouvait l’être. Au final, ce sont 46 tonnes de matériaux qui ont été sauvées de la déchetterie: les sanitaires, les moquettes, les disjoncteurs, un monte-charge et 24 tonnes de bordures en ciment.

Un autre exemple est la rénovation de la tour Firmenich par le bureau Baud et Früh pour le compte de la CPEG. Outre la conservation de la structure du bâtiment, qui est exemplaire en termes de durabilité, le bâtiment a fait l’objet d’une démarche attentive de réemploi avec une partie des éléments réemployés ou recyclés sur site (faux plafond, portes, enrobés…) et l’installation d’une ressourcerie pendant deux ans afin de valoriser à l’extérieur une grande partie du mobilier et des éléments de second œuvre.

«Le Réemploi, Simple comme Construire»; Raphaël Bach, Editions Charles Léopold Mayer, Paris, 2025