"De la scène du graffiti, j'en ai conservé le goût de la liberté"
Avec ses oeuvres qui paraissent toujours en mouvement et ses thèmes graphiques et colorés, Felipe Pantone est l'artiste qui monte. Issu de la scène du graffiti, l'Argentino-Espagnol est à la base d'un univers apprécié des grands musées, des galeries et des marques de prestige.

Son esthétique se situe à l’intersection de Blade Runner et de Photoshop, a écrit le magazine Forbes au sujet de Felipe Pantone. Venue de la scène du graffiti, l’artiste de 36 ans se distingue par son sens du dynamisme, de la transformation et du mouvement. Basé à Valence, en Espagne, c’est le designer qui monte actuellement. Son travail a été exposé dans des institutions internationales prestigieuses telles que le Long Beach Museum aux Etats-Unis ou le Palais de Tokyo à Paris. Il affiche à son palmarès diverses associations avec des marques prestigieuses (Puma, Poltrona Frau, Trinidad Rugs, Alpine, Hennessy). La dernière collaboration en date le plonge dans l’univers de l’horlogerie helvétique, par le biais d’un nouveau projet réalisé pour Zenith, après une première édition en 2021. Ce créateur discret qui n’a jamais montré son visage au public répond aux questions de PRESTIGE.
Felipe Pantone, pour quelle raison avez-vous choisi de ne pas montrer votre visage sur vos portraits photos ?

Ce n’est pas un choix personnel, mais la façon de faire de tous les graffeurs. J’ai commencé à peindre dans la rue lorsque j’étais enfant. Dans cette scène, personne ne montrait son visage ou ne révélait son identité. Nous voulions exister uniquement grâce aux traces que nous laissions sur les murs, avec nos sprays. Avec le temps, j’ai conservé cette habitude.
En effet, vous avez commencé votre carrière artistique à l’âge de 12 ans en faisant des graffitis. Qu’avez-vous appris de cette forme d’expression ?
Le graffiti m’a permis de travailler en toute indépendance et à être libre. Encore aujourd’hui, je choisis ce qui me plaît, indépendamment des réactions du grand public, du marché commercial ou de tout organisme institutionnel. L’art du graffiti se doit d’exclure les influences extérieures. C’est ainsi qu’on en fait un médium crypté et authentique, sans complaisance.
Les machines et les algorithmes sont de plus en plus présents dans notre quotidien. Comment cela se traduit-il dans votre art ?

Selon moi, tous les supports et toutes les techniques devraient pouvoir être utilisés par les artistes. Je trouve absurde de se limiter aujourd’hui à des procédés datant du XVe siècle comme la peinture à l’huile, alors que de nouvelles technologies apparaissent constamment et permettent de rendre compte de la modernité.
Vous créez des logiciels qui produisent eux-mêmes les formes et les couleurs. Pourquoi préférez- vous passer par le développement informatique plutôt que de dessiner directement les motifs ?
J’ai étudié les Beaux-Arts et j’ai toujours dessiné sur papier. Néanmoins, je trouve le dessin sur ordinateur plus efficace. C’est pour cela que beaucoup de mes peintures commencent par un dessin numérique.
Pourquoi est-il important pour vous que le spectateur puisse jouer avec votre travail et manipuler les œuvres, comme durant votre dernière exposition qui a eu lieu cet été à Tokyo ?

Par le passé, l’information et les messages n’allaient que dans un seul sens, soit de l’auteur littéraire au lecteur, de la radio à l’auditeur, de la télévision au téléspectateur, et de l’œuvre d’art au public. La décennie actuelle se caractérise par une information qui circule dans toutes les directions. Nous réagissons aux tweets de nos auteurs préférés, nous composons et écoutons nos propres playlists, nous regardons et créons nos propres contenus audiovisuels... Pourquoi l’art serait-il différent ? Pourquoi ne pas inviter le public à intervenir dans les œuvres, à en faire partie et à avoir le dernier mot ? Le toucher me semble être un moyen très efficace de connecter le public avec les œuvres, au-delà du visuel.
Votre travail se situe à l’intersection de la technologie et des Beaux-Arts. Qu’est-ce qui vous plaît dans ce créneau ?
J’aime l’idée d’utiliser les technologies de mon temps pour faire de l’art. Je pense que les techniques artistiques traditionnelles ne sont pas loin d’être épuisées mais qu’il y a beaucoup de dimensions passionnantes à explorer dans les nouvelles technologies.
Cet automne, vous signez une collaboration avec la marque horlogère suisse Zenith. Qu’est-ce qui a inspiré cette œuvre ?
Cette nouvelle pièce est une véritable exploration en termes de matériaux et de possibilités. Ce projet s’inspire notamment de Planned Iridescence et d’autres séries que j’ai créées. Il existe des applications fascinantes dans le monde de l’horlogerie. Nous avons réalisé un hologramme sur un cadran en saphir qui génère une iridescence radiale. J’en suis particulièrement fier.
Quels sont les designers et les artistes qui vous ont influencé ? Vous sentez-vous proche d’un mouvement particulier ?

Je me sens proche de l’art cinétique. Je suis avant tout influencé par mes contemporains, non seulement dans le monde de l’art, mais aussi dans le design, le graffiti, la philosophie et la technologie.
Pourriez-vous décrire en quelques mots la scène espagnole du design et expliquer son dynamisme actuel ?
Valence vient d’être nommée capitale mondiale du design par la World Design Organization. Je pense que cette région est riche d’une tradition forte. Valence a beaucoup d’avenir en termes de design et d’art. C’est une très bonne période pour la scène espagnole en général.
Vous aviez l’habitude de dire : « La couleur n’existe que grâce à la lumière, et la lumière est la raison pour laquelle la vie existe. » Pouvez- vous nous raconter une anecdote qui décrit ce que vous ressentez à propos de la lumière ?
En tant qu’artiste visuel, j’ai toujours eu un intérêt particulier pour le fonctionnement de la lumière. En 2015, j’ai eu une révélation psychédélique en regardant une lampe où j’ai senti la lumière se briser. Plus tard, l’universitaire Juan Peiró m’a recommandé le livre du physicien Arthur Zajonc, Capturing Light, qui m’a aidé à comprendre beaucoup de choses sur la lumière, de la physique au symbolique.
Quels sont les projets qui vous attendent ces prochains mois ?
Je suis heureux de devoir m’atteler au travail en studio pour des expositions prévues à Los Angeles, Londres et Shanghai. Je prépare quelques fresques pour d’autres villes. Et je travaille sur de nouvelles pièces pour le Configurable Art, le studio que j’ai créé pour la production et la distribution d’œuvres d’art.
UN VIRTUOSE DE LA COULEUR EN MOUVEMENT
D’origine argentine, Felipe Pantone (36 ans) a grandi dans le sud de l’Espagne. Après avoir commencé à faire des graffitis à l’âge de 12 ans, il a obtenu un diplôme des Beaux-Arts dans la ville espagnole de Valence, où se trouve aujourd’hui son studio. L’artiste connaît actuellement une reconnaissance internationale. Ses créations relèvent du psychédélisme fluo 2.0: un croisement des formes du graffiti remixées avec l’héritage de l’art optique et cinétique. L’art cinétique est un courant artistique qui propose des œuvres contenant des partiesen mouvement qui englobent une grande variété de techniques et de styles qui se chevauchent. L’expression « Art cinétique » est apparue pour la première fois au Musée du design de Zurich en 1961. Dans ses sculptures, peintures murales et tableaux, des prismes dégradés de néons ou des formes géométriques entrent en collision avec des motifs optiques. Le créateur est issu de l’ère technologique où les enfants ont découvert les mystères de la vie sur internet. « La lumière et la couleur sont l’essence même de l’art visuel. Grâce à la télévision, aux ordinateurs et à l’éclairage moderne, notre perception de la lumière et de la couleur a complètement changé », souligne-t-il. Son art est ainsi une méditation sur les façons dont nous consommons les informations visuelles. Il se dit inspiré notamment par Victor Vasarely, originaire de Hongrie et de France, de même que par le Vénézuélien Carlos Cruz-Diez, qui ont tous deux travaillé avec le mouvement. Sollicité par des entreprises publiques comme par des particuliers ou l’industrie, il décline son art sur toutes sortes de supports: murs publics, façades d’immeubles, centres commerciaux, voitures, motos, bateaux ou encore des pièces de mobilier.
UN FRUCTUEUX PARTENARIAT AVEC ZENITH

Cet automne, le public pourra découvrir la dernière collaboration que Felipe Pantone a réalisée en association avec la marque horlogère Zenith. Cette association de talents a déjà débouché sur différents projets spectaculaires. En 2020, Felipe Pantone a conçu une œuvre combinant une gamme de couleurs saisissantes avec des graphiques numériques, couvrant toute la façade du bâtiment principal de la Manufacture Zenith. Ce rapprochement entre un horloger historique et un artiste contemporain est une première pour une manufacture horlogère, dont les locaux sont situés au Locle, site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Felipe Pantone a aussi participé au développement de la DEFY 21 Double Tourbillon. En 2021, Zenith fait à nouveau appel à lui pour élaborer le joyau qui sera mis aux enchères lors de la vente caritative de la biennale Only Watch.