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Focus - Suisse

Economiser l’eau chez soi ou l’art de détecter l’invisible

Dans un pays longtemps convaincu de son abondance, la problématique de l’eau s’invite désormais dans les réflexions immobilières. Des gestes simples et des équipements bien choisis permettent déjà de réduire significativement sa consommation.

En Suisse, et plus encore sur l’Arc lémanique, l’eau a longtemps été perçue comme une évidence.
En Suisse, et plus encore sur l’Arc lémanique, l’eau a longtemps été perçue comme une évidence. - Copyright (c) Freepik
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Elle coule du robinet avec une régularité presque rassurante, coûte peu et semble inépuisable. En Suisse, et plus encore sur l’Arc lémanique, l’eau a longtemps été perçue comme une évidence. Une évidence toutefois trompeuse. «Ce n’est pas parce que la ressource est pour le moment abondante en Suisse qu’il ne faut pas essayer de l’économiser», prévient Emile Barbe, responsable éco21 eau entreprises/collectivités aux Services industriels de Genève (SIG). Car derrière cette abondance apparente, les signaux d’alerte se multiplient: épisodes de sécheresse, pollutions ponctuelles, pression croissante sur les réseaux.

L’eau n’est pas une ressource uniforme. «Elle est très localisée», rappelle Frédéric Bachmann, responsable de l’unité Territoire et Stratégie du canton de Genève. Autrement dit, la proximité du lac Léman ne protège pas tous les territoires de tensions soudaines. De plus, la manière dont elle est utilisée interroge, la grande majorité des eaux se transformant en eaux usées. Une ressource propre, mobilisée à grands frais, transformée en eau souillée puis rejetée ailleurs: «Rien que cela justifie le fait de devoir la consommer au minimum», souligne-t-il.

L’eau, nouvelle variable du logement

Dans ce contexte, le logement devient alors un levier discret mais déterminant. Et la marge de progression reste importante. «La première chose à faire, c’est simplement se questionner sur sa consommation d’eau», observe Emile Barbe. Aujourd’hui, un ménage utilise en moyenne environ 140 litres d’eau par jour par habitant et, au-delà de 50 m³ par an, des optimisations sont généralement recommandées. Une démarche qui doit amorcer un changement de comportement. Typiquement, dans un appartement standard, les toilettes constituent le principal poste de consommation. «Sur certains modèles, les chasses d’eau peuvent atteindre 10 à 12 litres, alors que 6 litres suffisent dans la majorité des cas», rappelle-t-il. Plus insidieuses encore, les fuites peuvent faire grimper la facture sans bruit. La chasse aux fuites (dans les toilettes mais aussi dans les installations domestiques) constitue ainsi l’un des leviers les plus efficaces et les plus accessibles.

Dans la salle de bains et la cuisine, la logique est quant à elle mécanique: débit multiplié par durée. Réduire le temps sous la douche ou éviter de laisser couler l’eau inutilement reste nécessaire. Mais ce sont souvent les équipements qui font la différence. Avec un simple réducteur de débit, il serait possible de diminuer la consommation quasiment d’un facteur 3 à 7 sans perte de confort. Ces petits dispositifs, longtemps perçus comme accessoires, deviennent redoutablement efficaces.

L’efficience silencieuse des équipements

Dans les cuisines et les buanderies, l’économie d’eau se joue aussi dans le choix des appareils. Et là encore, les écarts sont significatifs. «Entre la vaisselle à la main et un lave-vaisselle plein en mode éco, la différence est importante», indique Emile Barbe. Même constat pour les lave-linge: un appareil performant sur le plan énergétique l’est généralement aussi sur le plan hydrique. «On va notamment réduire la consommation d’eau (jusqu’à 25 litres) par cycle», précise-t-il. Dans les logements récents ou rénovés, ces optimisations cumulées changent donc la donne. «On peut quasiment diviser par deux la consommation par rapport à un logement ancien», estime Frédéric Bachmann. Et ce, sans surcoût majeur et sans transformation radicale des habitudes.

La question devient alors moins technique que structurelle. Dans le parc locatif, ces améliorations passent souvent par les régies. L’eau étant souvent incluse dans les charges, il n’existe par ailleurs pas toujours d’incitation directe pour les locataires à réduire leur consommation. C’est dans cette optique que le nouveau programme éco21 Eau, piloté par les SIG, vise une réduction globale de la consommation d’eau potable de 10% d’ici à 2040, en accompagnant propriétaires et gestionnaires avec des solutions concrètes.

L’extérieur, véritable gisement d’économies

Dans les zones villas, l’arrosage concentre une part importante de la consommation, et les volumes y explosent. «C’est un vrai levier», insiste Frédéric Bachmann. Le jardin, souvent pensé comme un espace esthétique, devient alors un terrain de sobriété. Arroser tôt le matin, limiter la fréquence, utiliser un programmateur… Des gestes simples mais aux effets considérables. «Deux arrosages par semaine suffisent en été», pointe Emile Barbe. Il recommande aussi de revoir certaines habitudes paysagères. «Ne pas couper son gazon trop court, avec un minimum de 6 cm de hauteur» permet, par exemple, de mieux conserver l’humidité et de renforcer les racines.

La récupération d’eau de pluie s’impose également comme une solution logique. «C’est une bonne voie d’économie d’eau potable», estime Frédéric Bachmann. Accessible, modulable, elle suppose simplement de respecter quelques précautions techniques, notamment face au moustique tigre. Quant aux piscines, elles concentrent à elles seules de nombreux enjeux. «C’est la bête noire», glisse Emile Barbe. Cependant, des solutions existent: hivernage adapté, contrôle des fuites, choix des systèmes de filtration. Autant de détails qui, mis bout à bout, réduisent l’empreinte hydrique.

Une prise de conscience en construction

Pionnière d’un mouvement, Genève voit ainsi sa consommation d’eau reculer ces dernières décennies, passant d’environ 350 à 260 litres par habitant, en incluant l’ensemble des usages. Mais le sujet reste encore discret dans le débat immobilier, loin derrière l’énergie ou le climat. Une situation appelée à évoluer. «Je pense que l’économie d’eau va devenir un enjeu tout aussi important que les émissions de CO2», affirme Emile Barbe. Frédéric Bachmann partage ce constat: «La question de l’eau devient prioritaire.»

Pour preuve, les cadres légaux évoluent (la nouvelle loi genevoise sur l’eau est en cours d’adoption), les programmes publics se développent et les scénarios de pénurie ne relèvent plus de la fiction. Mais la prise de conscience, elle, reste progressive. Entre confort quotidien et responsabilité collective, l’eau occupe une place singulière. Invisible dans les charges, discrète dans les usages, elle devient peu à peu un indicateur de qualité et d’anticipation dans le logement. Un détail, en apparence, mais qui, demain, pourrait bien faire la différence.