Et si la ville favorisait le bien-être?
La ville durable, une urgence. Réunis à Genève par la Chambre du commerce et de l'industrie France Suisse, trois spécialistes des enjeux urbains et sociétaux, de la santé et de l'environnement, ont fait le point sur la question.

«L’espérance de vie est plus longue en ville qu’en zone rurale, depuis que la majorité de la population est urbaine (soit depuis 2008, selon les statistiques onusiennes). C’est le déroutant constat de l’architecte Jean-François Capeille, engagé depuis trente ans dans la démarche bioclimatique et président de la Fondation AIA qui mène un travail de prospective urbaine sur les relations entre architecture, santé et environnement. «Les soins de proximité, les stimulations de contacts sociaux et d’activités, notamment pour les personnes âgées, sont plus favorables au citadin que l’isolement, les terres et les problèmes de pollution de l’eau des campagnes». Gilles Rufenacht, directeur général de Hirslanden clinique La Colline et clinique des Grangettes, conforte cette réalité contre les idées reçues: «L’accès facilité aux soins et la prévention expliquent qu’en France, l’on vit deux ans de plus en ville que dans les campagnes.» Il relève, par ailleurs, que l’accès non automatique aux HUG par la population de France voisine reste très problématique, considérant notamment la forte pénurie de généralistes et de pédiatres dans la zone annemassienne.
La ville stimulante

En matière de santé et de bien-être, l’urbanisme et le bâti ont d’incontournables cordes à leur arc. «Les épidémies de choléra et de peste ont entraîné la construction des égouts de Paris et de la ville haussmannienne, la tuberculose a créé l’architecture hygiéniste des années 1950», rappelle Capeille. Aujourd’hui, il observe l’avènement de la «ville stimulante», en évoquant notamment New York qui, en quinze ans, a vu baisser de 20% les cas de maladies cardiovasculaires grâce à une politique d’urbanisme et d’architecture propice à l’activité physique quotidienne. Selon les recommandations de l’Active Design Guidelines new-yorkais à disposition des concepteurs, penser une telle ville c’est, par exemple, créer des escaliers d’immeubles plus attractifs que les ascenseurs, étendre les rues piétonnières et repenser les espaces publics favorisant la marche ou le sport. Quant à Gilles Rufenacht qui observe aujourd’hui encore les conséquences du confinement sanitaire dans des espaces restreints et parfois sans balcon, son conseil fondé sur une étude allemande pour maintenir la bonne humeur et l’équilibre mental est de «s’extraire de chez soi, voir du vert, qu’il s’agisse de jardins familiaux ou de balades au milieu des arbres». Pas difficile à Genève qui met la nature à portée. A l’image de la ville, «cité des parcs», d’autres zones vertes entendent cultiver cette tradition dans les nouvelles centralités en cours de construction et à venir, comme dans le quartier du PAV, par le biais du projet Espaces Rivières.
L'accès aux soins et la prévention expliquent qu'en France, l'on vit deux ans de plus en ville que dans les campagnes
Dessiner la transition écologique
Si l’on vit plus longtemps en ville, y vit-on bien? «Le bien-être dans une ville durable et multipolaire, telle qu’elle est envisagée par le Plan directeur cantonal de la transition écologique à 2030 afin d’atteindre la société 2000W en 2050, met en relief des défis majeurs urbains et sociétaux», souligne Sylvain Ferretti, directeur général de l’Office de l’Urbanisme cantonal. Genève, canton à la croissance marquée (50’000 nouveaux logements selon le PDCn 2030) se doit de porter sur son territoire limité les envies plurielles de ses habitants. L’envie d’air, d’espace, l’envie d’habiter, de travailler, de socialiser et de se divertir. Parce qu’il n’est plus question de périphéries dortoirs et de «non-lieux» entre ville et campagne, «les enjeux de l’aménagement des nouveaux quartiers durables consistent, plus que jamais, à lier l’ensemble de ces besoins, tout en considérant notre impact sur les ressources naturelles», déclare l’urbaniste. Sans pour autant s’exclure du centre-ville qui appartient à tous, vivre sur place et s’y sentir bien permet de renforcer l’indépendance énergétique d’une communauté et de la rapprocher de ses objectifs de durabilité. Le développement de la Voie verte destinée aux mobilités douces qui traversera à terme toute l’agglomération genevoise et la ville des courtes distances permettront aussi de réduire la dette énergétique.
L’engagement pluridisciplinaire

«Les déterminants planifiables du bien-être urbain passent notamment par la qualité environnementale, l’ambiance sonore, la qualité de l’air», relève Sylvain Ferretti. En matière d’habitat dans ces nouvelles centralités urbaines, il préconise, en vertu de la cohésion sociale, la mixité de types de logements selon la répartition établie (un tiers de logements sociaux, un tiers de PPE, un tiers en loyers libres), mais aussi la diversité des formes urbaines. Malgré les concours d’architecture organisés pour stimuler l’innovation et la diversité, on constate encore souvent le conformisme des prescripteurs et la lassitude des concepteurs qui doivent jongler avec le carcan législatif. A contrario, Sylvain Ferretti salue notamment la démarche participative de l’écoquartier des Vergers conçu par plusieurs architectes. «Libérées en grande partie de la pression du rendement, les coopératives d’habitation jouissent, par ailleurs, d’un plus fort potentiel de créativité constructive», ajoute-il. «Mais le bâti ne peut se passer du «soft», c’est-à-dire de l’animation. C’est ainsi que les nouveaux quartiers qui paraissent un peu «secs» au début seront progressivement vivifiés, notamment par le biais de la vie associative, sportive et culturelle.»

La table ronde qui s’est tenue à la Chambre du Commerce et de l’Industrie de Genève a mis en exergue l’intérêt en plein essor pour les relations établies entre santé et urbanisme. Le quartier apparaît comme le lieu par excellence où doit s’appliquer une démarche transversale et pluridisciplinaire, à même de prendre en compte l’ensemble des aspects du bien-être et de les coordonner. L’engagement de tous les acteurs concernés, collectivités publiques, investisseurs et promoteurs, experts de la santé et de l’environnement, professionnels de la construction et usagers constitue la base d’une «smart city». Une ville qui s’appuie sur l’intelligence collective, capable de vraies considérations sociétales et écologiques sur la meilleure manière de vivre ensemble.