L’architecture, une mise en scène de l’espace
A l’origine des bains de Charmey, aussi bien que des abris de bus de Bulle, DDA Architectes s’affranchit des étiquettes. Tous les projets sont intéressants et ont une histoire que l’architecte doit savoir capter et raconter.

Certains bureaux se spécialisent dans les écoles, d’autres dans la rénovation du patrimoine ou encore dans les infrastructures industrielles. Ce n’est pas le cas de l’agence cofondée par Achille Deillon et Alexandre Delley en 2005. Elle compte une trentaine de collaborateurs. « On essaie d’être le plus pluriel possible, relève Achille Deillon. Notre rôle est de trouver le bon scénario pour chaque projet. J’aime bien comparer notre métier à celui d’un réalisateur de film.» Celui-ci fait collaborer des acteurs avec des compétences multiples, dans un espace défini et avec des contraintes économiques. « Chaque projet se mesure à sa capacité à tenir son rôle dans le temps », résume-t-il. Certains films vieillissent bien, d’autres moins.
Celui du centre thermo-ludique de Charmey n’a pas pris une ride. Il est à l’origine de la collaboration entre les deux hommes. «Le lieu est incroyable avec des échappées sur les montagnes. L’idée d’un grand balcon en surélevant le bâtiment s’est rapidement imposée. En utilisant un claustra en bois, on rappelait la tradition, sans tomber dans le cliché du chalet » se souvient l’architecte.
Polyvalence et coûts
Autre époque, autres projets : celui de la construction bois de la police cantonale de Fribourg ou la déclinaison d’abris de bus en ville de Bulle. « Aussi discrets que possible, avec un toit minimaliste, ils se résument presque à une plaque de métal et trois poteaux », image Achille Deillon. Il enchaîne avec le Temple classé de La Pontaise, le Château de Rue et ses échauguettes, de petites tours retravaillées en tavillons de zinc étamé. « Une jolie opportunité pour en savoir plus sur ces matériaux », note-t-il. La capacité et l’envie d’apprendre grâce à chaque projet caractérise le bureau.
Ce dernier aime aussi les décalages, les vues en travelling et faire entrer le paysage dans la ville, comme dans les constructions récentes à la rue de Vevey à Bulle. Les trois volumes ouvrent sur la colline à l’arrière, créant un dialogue entre ville et nature.
Du discours d’architectes, diront certains. Cela va bien au-delà des beaux dessins, car son agence tient à garder la direction des travaux. Cela change tout. « C’est un métier qui implique des connaissances dans les normes et la qualité. Parallèlement, on a directement le paramètre économique. Si un projet n’est pas financièrement réalisable dès le départ, c’est un échec. Il faut faire des concessions en amont, plutôt que de devoir revoir en cours de route », appuie-t-il. La question des coûts mal anticipés dégrade terriblement la relation entre tous les acteurs et génère de la frustration. La discussion courageuse et transparente doit se faire avant avec le maître d’ouvrage.
Densifier ou préserver ?
Pour nourrir sa diversité de projets, la société bulloise participe à de nombreux concours et mandats d’étude parallèle. « Ils permettent de rester au contact des enjeux de l’architecture contemporaine, apprécie-t-il. En revanche, je me méfie du dogmatisme paralysant de certains mandats. » A l’inverse, DDA Architectes cultive l’ouverture d’esprit, la polyvalence et la curiosité des matériaux, que ce soit pour du neuf ou de la rénovation.
Pour concevoir un quartier de densification comme l’îlot Lécheretta à Bulle ou rénover une ferme-auberge protégée comme l’Aigle Noir à Riaz, il faut être capable d’une grande flexibilité. « Pour travailler sur du patrimoine, il faut un autre type de sensibilité, un équilibre entre ce qu’on préserve et ce qu’on transforme. Cela demande beaucoup de présence sur le chantier, on doit se remettre en question », glisse-t-il.
Il ne souhaite cependant pas opposer les projets neufs ou densifiés, à la rénovation patrimoniale. Les deux sont un jeu de piste qui implique des acteurs différents. « Un nouveau site industriel sera voué à la production, on travaillera sur l’usage, l’ingénierie du bâtiment, c’est tout aussi intéressant que la préservation. Ce sont des mondes différents, tout dépend du livre qu’on a entre les mains », sourit le raconteur d’histoires.
Il y a cependant moins de surprises lors des travaux. « Tout sera prévu dans le Plan d’aménagement de détail (PAD), dans lequel les architectes sont parfois impliqués Celui-ci peut prendre 24 mois à plusieurs années » observe-t-il.
Repenser les modèles
La curiosité, notamment dans la mixité des espaces, a naturellement amené l’architecte vers le projet de l’Aigle Noir. Les recherches historiques sur ce bâtiment protégé ont mis à jour une auberge avec une écurie attenante. Ce grand volume patrimonial avec un toit impressionnant devait évoluer, revivre. Y amener de la mixité avec une banque et des logements, auxquels se sont ajoutés une crèche et une salle polyvalente, lui confère une autre dimension. Clin d’œil au passé, il reste un lieu d’accueil, comme au XIXe siècle.
Achille Deillon s’intéresse de plus en plus à la typologie des personnes qui vivent dans ses bâtiments. « Le modèle de la famille traditionnelle a évolué, observe-t-il. On cherche des espaces modulables et on inclut la vie de quartier. On ne peut plus offrir des objets figés. La Suisse alémanique est en avance, avec par exemple des chambres joker dans des immeubles. C’est devenu plus facile à gérer grâce à des applications numériques. »
Sa prochaine aventure est l’IA. Il compte bien l’utiliser comme assistant, pour traiter des informations, entre autres l’ensoleillement, les flux et des simulations spatiales et visuelles.
