Construire en terre crue

La Maison des plantes de Ricola: le retour à la terre

Direction Laufon, dans le canton de Bâle-Campagne, où s’élève fièrement le plus grand bâtiment en pisé d’Europe. Conçu par Herzog & de Meuron, c’est dans cet édifice en terre crue que 1400 tonnes d’herbes fraîches sont traitées chaque année, pour donner naissance aux célèbres bonbons Ricola.

Trop souvent délaissée, la terre crue retrouve avec la Maison des plantes de Ricola ses lettres de noblesse.
Trop souvent délaissée, la terre crue retrouve avec la Maison des plantes de Ricola ses lettres de noblesse. - Copyright (c) Ricola
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«Certains matériaux tiennent à distance. D’autres, comme la terre, donnent envie de les toucher.» C’est par ces mots inspirés que Pierre Frey, professeur honoraire du Département d’architecture de l’EPFL et auteur de l’ouvrage Learning from Vernacular, rend hommage à la terre crue, un matériau trop souvent dévalorisé et injustement associé à des constructions modestes ou rurales.

Bien que généralement attribuée aux pays en développement, l’architecture de terre a longtemps été courante en Europe jusqu’au XXe siècle. Puis, peu à peu, la terre crue a disparu des bâtiments de nos régions, supplantée par de nouveaux matériaux issus de l’industrialisation, tels que le ciment. Pourtant, ce matériau, sous ses diverses formes - béton de terre, boue séchée, terre battue, pisé, torchis ou adobe - a servi à édifier des structures légendaires au cours de l’histoire. Parmi ces constructions emblématiques figurent les premières cités mésopotamiennes comme Uruk, fondée il y a environ 6 000 ans, mais aussi les premières fondations de la Grande Muraille de Chine sous la dynastie Qin, et la Grande Mosquée de Djenné au Mali. Plus récemment, Louis Kahn, l’un des grands architectes du XXe siècle, a utilisé la terre crue pour construire une série d’arches colossales pour l’Assemblée nationale du Bangladesh. L’importance culturelle de l’architecture de terre est si marquante que l’UNESCO la reconnaît comme un patrimoine commun de l’humanité.

Les herbes séchées sont conservées dans des ballots.diaporama
Les herbes séchées sont conservées dans des ballots.

En symbiose avec l'environnement

En Suisse, l’architecture en terre crue, longtemps tombée dans l’oubli, semble connaître une renaissance. Un exemple marquant de cette réintroduction est la Maison des plantes, ou Kräuterzentrum, du célèbre confiseur Ricola. Conçue par le cabinet d’architectes bâlois Herzog & de Meuron, cette imposante structure, située à Laufon (BL), est une merveille de conception intelligente et d’ingéniosité. Avec ses dimensions impressionnantes de 110 mètres de longueur, 29 mètres de largeur et 11 mètres de hauteur, elle détient le titre du plus grand bâtiment en pisé d’Europe.

Ce bloc de terre percé de fenêtres circulaires s’intègre parfaitement dans le paysage. Pierre de Meuron explique que l’édifice est «fait de l’héritage et de la terre sur laquelle il se trouve» et qu’il «résonne avec son environnement». Les matériaux utilisés pour sa construction proviennent d’un rayon de seulement 8 à 10 kilomètres. Sa façade massive de 45 cm d’épaisseur est autoporteuse, tandis que la structure porteuse intérieure est en poteaux-poutres en béton armé préfabriqués.

Pour faire revivre ce savoir-faire oublié, Herzog & de Meuron ont collaboré avec le céramiste et ingénieur autrichien Martin Rauch, figure de proue du renouveau des constructions en terre crue en Europe. Pour ce chantier d’exception, Rauch a su adapter les méthodes traditionnelles aux contraintes modernes. Une halle située à 5 km du site a permis de préfabriquer des éléments en pisé durant l’hiver pour les assembler sur site en été. Le processus, qui n’utilise pas de stabilisateurs, laisse la terre s’éroder naturellement. Martin Rauch prône une «érosion contrôlée»: les deux premiers hivers, la pluie lave les particules fines jusqu’à un point de stabilisation. Des «lignes d’érosion» faites de chaux, pouzzolanes et sables sont insérées tous les 60 cm. La terre s’érodant mais non ces lignes, elles vont former des «gouttes d’eau» permettant de ralentir les eaux de ruissellement et donc, de parer à une érosion excessive.

Le siège de Ricola a été construit en argile compressée, couche après couche, selon une technique ancestrale.diaporama
Le siège de Ricola a été construit en argile compressée, couche après couche, selon une technique ancestrale.

Un matériaux d'avenir

Alors que le monde cherche des solutions face à l’urgence climatique, l’architecture en terre crue apparaît comme une alternative durable et intemporelle. Ce matériau est non seulement abondant, mais sa fabrication demande également bien moins d’énergie que celle de la chaux, des briques cuites, ou du ciment. De plus, la terre crue émet très peu de CO2 et ne génère pratiquement aucun déchet.

Grâce à sa densité élevée, la terre crue possède par ailleurs une excellente inertie thermique (ndlr: la capacité physique d’un matériau à conserver sa température): elle emmagasine la chaleur solaire et la restitue lentement, assurant ainsi un confort optimal, notamment en été. De plus, les murs en terre régulent efficacement l’humidité de l’air intérieur grâce à leur perméabilité à la vapeur d’eau, et offrent une isolation acoustique exceptionnelle, puisqu’ils sont capables de bloquer aussi bien les hautes que les basses fréquences. Contrairement à certaines idées reçues, la terre crue est un matériau robuste qui résiste très bien à l’usure du temps, à condition d’être correctement protégée de la pluie. Le principal inconvénient de ce matériau réside dans la mise en œuvre, qui exige plus de temps que les matériaux conventionnels, entraînant un coût de main-d'œuvre plus élevé. En définitive, comme le souligne l’architecte Laurent de Wurstemberger dans les colonnes du Temps, «nous vivons dans des thermos gérés par des machines. Pour répondre aux labels et aux exigences actuels, les constructions deviennent de plus en plus compliquées. Nous nous concentrons sur la consommation énergétique des bâtiments sans nous soucier de leur matériau constitutif. Le retour à une certaine simplicité et à une certaine modestie donne parfois des résultats étonnants. Le recours à la terre crue peut devenir une solution de choix», empreinte de sagesse ancestrale.