Genève

La Tulipe: une fleur en béton au cœur de la ville

Une fois par mois, nous partons à la découverte des trésors du bâti suisse. Dans ce numéro, direction Genève où s’élève majestueusement «La Tulipe». Cette fascinante fleur de béton et de verre, typique du mouvement brutaliste, allie puissance architecturale et poésie végétale.

La Tulipe est l’un des symboles architecturaux emblématiques des années 70 dans la région.
La Tulipe est l’un des symboles architecturaux emblématiques des années 70 dans la région.
diaporama

À l’avenue de la Roseraie 64, derrière les Hôpitaux universitaires de Genève, une fleur singulière capte le regard des passants. Contrairement à ce que le nom de cette voie urbaine suggère, il ne s’agit nullement d’une rose mais d’une tulipe. En béton massif et en verre, qui plus est. Fière et impérieuse, elle se dresse au milieu des arbres, des vélos et des voitures. «On s’attendrait à trouver ce type d’architecture dans une ancienne république soviétique mais pas vraiment dans la paisible cité de Calvin», s’étonne le média Atlas Obscura, réputé pour dénicher des bâtiments insolites à travers le monde. En effet, cet édifice qui abrite la Fondation de recherches médicales constitue un exemple atypique du paysage culturel local, difficilement classable en termes de répertoire connu. Inscrit à l’inventaire genevois du patrimoine bâti, son architecture monolithique imposante en béton est caractéristique du brutalisme, un courant apparu après la Deuxième Guerre mondiale qui prône l’utilisation franche et visible des matériaux de coffrage (en particulier du béton brut, d’où est dérivé le mot «brutalisme»).

La Suisse, pionnière

«La tulipe de la Roseraie», car c’est ainsi que ceux qui y travaillent la désignent, a été dessinée dans les années 70 par l’architecte indo-suisse Jack Vicajee Bertoli. Dès son inauguration en 1976, elle suscite l’enthousiasme de la presse qui salue l’audace de son concepteur. Une archive du journal La Suisse détaille par exemple les défis techniques rencontrés lors de la construction de cette structure en forme de fleur. «L’édification des quatre étages autour d’un noyau central a obligé l’ingénieur, Monsieur Claude Huguenin, à résoudre de délicats problèmes. Cinquante-six câbles disposés en faisceau et noyés dans une vaste dalle en béton précontraint, ont permis cet audacieux porte-à-faux sur les quatre façades». Plus loin, le journaliste s’enorgueillit de ce que la solution architecturale adoptée soit «la première appliquée en Suisse et, très probablement en Europe». Il ajoute, émerveillé: «Elle facilite à la fois l’utilisation maximum de la terrasse-jardin extérieure servant également de parc de stationnement et des surfaces utiles de chaque étage». L’article précise que le coût de l’ensemble est d’environ 4,9 millions de francs, mais que les comptes ne sont pas terminés. En cette année 1976, il faut en effet s’attendre à un dépassement du budget initial résultant de l’augmentation sensible des prix des matériaux et de la construction.

De l’extérieur, les vitres qui prédominent sur une grande partie de la façade attirent immédiatement le regard. «Leurs teintes pastel, typiques des années septante, varient entre le rose et le bleu selon l’heure de la journée tout en reflétant plus ou moins les alentours», détaille Fabrice Grossenbacher, auteur de Trésors cachés de la Suisse: 40 lieux fabuleux méconnus. Cette vaste façade vitrée incarne également une approche moderne née au XXe siècle, qui met l’accent sur la porosité, la transparence, la pleine lumière, et l’intégration à l’environnement extérieur. Selon le dessinateur Paul Scheerbart, ce type d’«architecture de verre» aurait même le pouvoir d’influer sur le moral et de rendre l’être humain meilleur! «Je vois là pour ma part un des principaux avantages de ces grandioses parois de verre, étincelantes, multicolores et mystiques, assure-t-il. Et cet avantage ne me paraît pas seulement être une illusion, mais une authentique vérité: un homme qui voit tous les jours autour de lui des splendeurs de verre ne peut plus avoir des mains sacrilèges.»

Une fleur fragile

La Tulipe, hélas, vieilli mal. Semblable à la fleur dont il tire son nom, cet édifice résiste mal aux intempéries et à l’usure du temps. Concrètement, sa structure en béton est affectée par un phénomène connu sous le nom de «cancer du béton», ou carbonatation. Ce processus chimique se déclenche lorsque le dioxyde de carbone présent dans l’air réagit avec le calcium hydroxide contenu dans le béton pour former du carbonate de calcium. Cette réaction réduit le pH du béton, le rendant moins alcalin et compromettant ainsi la protection des barres d'armature en acier contre la corrosion. Lorsque la carbonatation progresse, le béton devient moins résistant, ce qui entraîne une dégradation progressive de sa structure. Les barres d'armature en acier, normalement protégées par la haute alcalinité du béton, commencent à rouiller en raison de l'exposition à l'humidité et à l'air. Cette corrosion des barres d'armature peut entraîner un gonflement du béton, des fissures et finalement une détérioration significative de l'intégrité structurelle de l'édifice. Pas de panique, cependant. Depuis 2018, le bureau d’ingénieurs B+S, en collaboration avec Meier + Associés architectes, s’est attelé à la restauration de l’enveloppe de La Tulipe. Malgré la complexité du chantier, mené sur un site occupé abritant des laboratoires de recherche médicale, des espaces de stockage et une animalerie, les équipes ont veillé à ce que les activités quotidiennes se déroulent sans encombre. Prévu pour se terminer en 2025, ce projet témoigne de l’engagement envers l’avenir de ce bijou brutaliste, qui continuera à enrichir le paysage urbain genevois et à perpétuer son héritage architectural pour les générations à venir. La Tulipe n’a pas fini de s’épanouir sous notre ciel…