Lausanne : le ras-le-bol des milieux immobiliers
Les lenteurs et les atermoiements de l’administration communale épuisent les professionnels de l’immobilier. Il sera impossible d’atteindre les objectifs fixés par le Conseil d’Etat en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030. La Municipalité se défend.

C’est dans une discrète salle d’hôtel que nous avons rencontré une quinzaine de représentants des milieux de la construction, notamment des régisseurs, principalement actifs dans la région lausannoise. L’avis est unanime : les services de la Municipalité de Lausanne battent tous les records de lenteur dans le traitement des demandes de travaux. Parmi les nombreux exemples cités, celui d’un bâtiment dont le dossier complet a été déposé à la fin de l’été 2022 et qui n’a toujours pas obtenu de réponse. Cela concerne la réfection de l’enveloppe énergétique, ainsi qu’une surélévation comme l’autorise le règlement communal.
L’administration versatile ?
Dans le cas présent, un responsable du service en question au sein de l’administration aurait tout d’abord encouragé que le propriétaire prévoit un toit à la Mansart, soit un comble brisé dont chaque versant a deux pentes. Cette demande ne posait fondamentalement pas de problème au propriétaire. Mais lorsque le dossier en question est déposé avec le toit à la Mansart, la position de la ville de Lausanne a changé : « Non, nous ne voulons plus de toit à la Mansart, mais uniquement en attique classique. » Même si ce sont des honoraires d’architecte à payer en supplément à chaque fois… le propriétaire accepte de refaire le projet avec un attique. A cela s’ajoute le fait que la régie, prévoyante, avait résilié des baux. Comme le permis n’a toujours pas été délivré, de nouveaux baux ont été refaits. Reste à espérer que les services concernés ne changeront pas à nouveau d’avis.
Autre exemple, un immeuble qui doit lui aussi voir son enveloppe externe refaite attend son autorisation de construire depuis 16 mois. « Je n’arrive pas à voir le côté négatif de ce type de travaux. Rappelons que le Conseil d’Etat vaudois a fixé comme objectif une réduction de 60% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 et la neutralité carbone au plus tard en 2050. Certes, après les travaux il y aura des augmentations de loyer. Mais, rappelons que dans le cadre d’une hausse de loyer, le service du logement communal donne son avis. »
« Nous avons franchement l’impression que, suivant sur qui on tombe, il y a une certaine incertitude. Aux yeux des services de l’administration, le propriétaire n’a qu’à attendre le temps qu’il faudra. ».
Un régisseur de la place s’insurge : « J’ai actuellement cinq dossiers déposés entre juin 2022 et aujourd’hui où nous n’avons toujours pas le permis de construire. Alors que dans nos dossiers qui concernent d’autres communes, y compris Pully, Renens et Penthalaz, le temps d’attente est au maximum de 9 mois. »
La faute aux architectes
« En améliorant les enveloppes des bâtiments concernés, nos études et la réalité montrent que nous arrivons à économiser entre 42% et 55% d’énergie, y compris en intervenant pour isoler les plafonds des sous-sols. Ceci sans même changer d’énergie. Lorsque le chantier concerne une copropriété, cela passe mieux car cela impacte uniquement les copropriétaires. »
A en croire ces professionnels, il semble que la situation se soit empirée depuis le Covid. « La Ville de Lausanne prétend que le problème viendrait des dossiers qui ne seraient pas complets. Or, nous travaillons avec plusieurs architectes différents, donc cet argument ne tient pas la route ».

Autre problème : la Ville de Lausanne a fortement augmenté les tarifs pour les consultations depuis le 1er novembre 2025. Des adaptations jugées clairement abusives.
Il faut savoir que légalement une commune vaudoise dispose de 40 jours dès le dépôt de la demande de permis pour se déterminer en accordant ou en refus celui-ci. Or, systématiquement, certaines communes utilisent l’argument comme quoi le dossier ne serait pas complet. Il existe bien une Centrale d’autorisation cantonale (CAMAC) auprès de laquelle les architectes déposent les dossiers. Mais, à en croire nos différents interlocuteurs, la Ville de Lausanne dispose de toute la latitude pour accélérer ou freiner la diffusion des dossiers en question dans ses services.
Est-ce d’ailleurs un pur hasard si la conseillère d’Etat Isabelle Moret, cheffe du Département de l’économie, de l’innovation, de l’emploi et du patrimoine (DEIEP) a récemment demandé par écrit aux différentes associations faîtières de lui faire remonter les cas de chicaneries administratives ?
Prioriser la lutte contre la pénurie de logements
Autre source de problème : alors que la Direction cantonale de l’énergie a tout intérêt à ce que les dossiers avancent vite et bien, le Service des monuments historiques est accusé de freiner l’instruction des dossiers en question. « À Lausanne, le syndic Grégoire Junod aurait décidé de placer de nombreux immeubles de la note 4 en classe 3. Il s’agit de décisions unilatérales car il n’est pas possible de recourir contre la nouvelle note, avec comme conséquence de bloquer la mise aux normes de nombreux bâtiments ». Ainsi, on nous cite un cas où le remplacement de fenêtres est toujours en attente d’une autorisation depuis 5 ans !
« Nous aimerions que dans le principe d’appréciation des motifs prévue dans la Loi d’aménagement du territoire et des constructions (LATC), la création de logements soient prioritaire auprès des juges. Le syndic de Lausanne semble vouloir privilégier les pétitions au détriment de la lutte contre la pénurie de logements ».
La réponse de la Municipalité
Interpellée, la Syndicature nous a répondu. « Les procédures ont été considérablement améliorées. A ce jour, près de 70% des demandes (de propriétaires publics ou privés) pour des travaux de construction ou de rénovation sont traitées en moins de 10 jours. C’était le cas pour les quelque 1000 demandes reçues en 2025. En effet, la majorité des demandes est désormais traitée sous forme de demandes de travaux, dispensés de permis de construire. Pour les situations plus complexes nécessitant un permis de construire, le délai moyen de traitement en 2025 était de 9 mois pour le 80% des cas. A noter que le temps de traitement des dossiers est en général imputable pour 1/3 à la Commune, 1/3 au canton (procédure CAMAC) et un tiers au propriétaire ou à son représentant lorsqu’il s’agit de fournir des compléments. »
Concernant l’augmentation des émoluments, qu’en est-il ? « La Ville a eu l’obligation de réviser ses tarifs d’émoluments à la suite d’un audit de la Cour des comptes cantonale qui a exigé que la couverture des coûts soit améliorée conformément à la jurisprudence. Le nouveau règlement, entré en vigueur en novembre 2025, reprend le modèle cantonal, en vigueur dans la plupart des communes vaudoises. »
Enfin, sur le reproche adressé au Syndic Grégoire Junod d’avoir placé de nombreux immeubles en note 3, ses services réfutent : « La Ville n’a aucune compétence en matière de classement et de notation des bâtiments. En droit vaudois, c’est une compétence exclusive du canton, pour être précis du Département de Mme Isabelle Moret, qui a effectivement décidé de revoir les notations à la hausse ou de noter de nouveaux bâtiments, en particulier concernant des objets du 20e siècle avec des conséquence effectivement non négligeables pour les propriétaires selon les situations. Le syndic, pas plus que la Municipalité, n’ont leur mot à dire sur ces décisions de notation… »
