Vente - Suisse

Le joaillier Graff s’offre une propriété d’exception

C’est une transaction qui semble être passée inaperçue : en mars dernier, une structure luxembourgeoise a versé CHF 10,75 millions pour reprendre le domaine de Fleur d’Eau à Versoix. Notre récit exclusif.

Cette propriété fut construite entre 1865 et 1867 pour le banquier parisien Théodore Vernes d'Arlandes
Cette propriété fut construite entre 1865 et 1867 pour le banquier parisien Théodore Vernes d'Arlandes - Copyright (c) DR
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Publiée juste avant Pâques, cette transaction était plutôt opaque : Alimenta Internacional à Montevidéo a cédé pour CHF 10,75 millions le domaine de Fleur d’Eau à Versoix à Château Versoix Sarl, sise au Luxembourg. Pas de quoi s’enthousiasmer au premier abord. Sauf qu’il s’agit très vraisemblablement d’une excellente nouvelle pour ce domaine qui hébergea une rencontre entre le président Ronald Reagan et le président Mikhaïl Gorbatchev le 19 novembre 1985.

D’un peintre à une famille de joaillier

Avant d’être acquise par une structure luxembourgoise, elle-même contrôlée par une structure genevoise en main de François Graff, le fils de Laurence Graff, qui dirige désormais l’empire joaillier et horloger fondé par son père, ce domaine a eu une longue histoire.

Comme l’écrivions dans notre édition de mai 2022 du trimestriel Prestige, ce domaine a appartenu au peintre genevois Louis-Auguste Brun (1758-1815) qui perça à la cour de France auprès de Louis XVI et de Marie-Antoinette qu’il peindra à la chasse, avant de venir s’établir à Versoix en 1790.

Il devient maire de Versoix (de 1801 à 1807) et propriétaire du domaine qui ne s’appelle pas encore Fleur d’Eau à « Versoix-la-Ville ». Il va y accueillir durant la période dite des Cent-Jours, Lucien et Joseph Bonaparte. En vertu du traité de Paris de 1815, Versoix est rattachée au canton de Genève pour permettre l’entrée du canton de Genève dans la Confédération.

Fleur d'Eau accueillit la rencontre entre les présidents Reagan et Gorbatchevdiaporama
Fleur d'Eau accueillit la rencontre entre les présidents Reagan et Gorbatchev

Les héritiers du peintre vont se défaire du domaine au profit d’une famille membre de « l’aristocratie » genevoise : Les de Beaumont-Trembley. Il s’agit d’une famille très active au sein des milieux d’affaires gravissant autour de la bourse, entre Genève et Paris.

La propriété passe aux mains d’un banquier protestant parisien en 1858, Théodore Vernes d’Arlandes. C’est lui qui va céder une partie de sa propriété qui s’étendait jusqu’au lac à sa belle-sœur. Le banquier parisien mandate l’architecte Francis Gindroz pour se faire bâtir la demeure actuelle.

Edifiée entre 1865 et 1867, la maison de maître actuelle se compose d’une douzaine de chambres/bureaux, cinq salons/salles de conférence pour près de 900 m2 au total, le tout répartis sur trois niveaux, desservis par un ascenseur.

En mains du fondateur de la SGS

Après un demi-siècle en mains françaises, Fleur d’Eau revient en mains genevoises grâce à un autre banquier, Henri Darier. Ce sont ses descendants qui vont vendre la propriété à Jacques Salmanowitz en 1947, le fondateur de la Société Générale de Surveillance (SGS). La maison est transformée à cette occasion par l’architecte Jean Camoletti, lequel ajoute une piscine et un pavillon au bord du lac.

La société Alimenta l'avait transformée en bureaux dès 1996diaporama
La société Alimenta l'avait transformée en bureaux dès 1996

Le fils de Jacques Salmanowitz, Grégoire, en hérite avant de céder le domaine au promoteur Abraham ben David Ohayon en février 1982 pour CHF 16 milllions. C’est lui qui fut à l’origine notamment du complexe Blandonnet International Business Center à Vernier où se trouve le siège du TCS. Celui-ci mettra gracieusement à disposition du Département fédéral des affaires étrangères la maison de maître pour la rencontre historique entre les deux chefs d’Etat. Rappelons que ce sommet permettra de briser la glace et débouchera sur les bases d’un traité sur les armes nucléaires.

Atteint dans sa santé, Abraham Ohayon se défait de la propriété en 1986 laquelle s’étendait encore sur 90'000 m2. Jacky Chevallaz se l’offre pour CHF 36 millions. Avec divers associés, il monte un projet de vaste complexe hôtelier, mais le conseiller d’Etat Jean-Philippe Maître s’y oppose, arguant qu’il risquait d’y avoir trop d’hôtels de luxe à Genève. Un nouveau projet voit le jour en 1988 : environ 90 appartements réunis dans quatre résidences en PPE haut de gamme, tout en maintenant la maison de maître. Le conseiller d’Etat Christian Grobet donne son aval tout en exigeant que 8200 m2 soit cédé à la collectivité au bas de la propriété.

Criblés de dette, Jacky Chevallaz et Gérald Ventouras se retirent au profit de leurs associés Richard Ambrosetti et Emile-Jean Belloni. En novembre 1996, à la demande de divers créanciers, dont UBS, divers lots sont vendus aux enchères. La maison de maître est alors acquise par la société Alimenta, active dans le négoce de biens alimentaires. Depuis lors, elle a été réaménagée en bureaux. Cette société souhaitait se défaire de ses bureaux depuis une dizaine d’année.